S’ouvrir à l’inconnu (2/3)

S'ouvrir à l'inconnu 2 - Sandrine WALBEYSS

Anthary était assis dans la salle. La première partie de la conférence venait de se terminer, et une pause de 10 minutes s’intercalait avant le deuxième intervenant. Il s’adressa à sa voisine, une femme d’un certain âge, qui avait pris des notes. Penchée sur son carnet, elle tournait les pages.

« Vous en pensez quoi ? »

Elle releva la tête, remontant ses lunettes sur son nez. « De quoi ? 

— De la psychogénéalogie.

— Ah, ça. Je suis convaincue. En tout cas, dans ma famille, c’était très clair. Les femmes ont porté le poids des non-dits pendant des générations. Chaque drame ajoutait sa couche à l’héritage, et la forme variait, ce qui empêche de s’en rendre compte à moins de savoir quoi chercher. Et vous ?

— Aussi. Mais rien n’est résolu pour l’instant. Je ne sais pas par où commencer. »

Elle rit. « Moi aussi, j’étais impatiente au début. Il faut remonter le fil patiemment. Trouver le vôtre. Nous ne portons pas tous le même poids, et vous ne pourrez intervenir que sur ce qui vous concerne.

— C’est sans fin alors ?

— Pas du tout. Le nettoyage que vous aurez fait bénéficiera aussi aux autres, de manière indirecte. Chaque secret révélé libère la parole et le mouvement. La vie est mouvement, et tout ce qui l’enferme, quel que soit le prétexte qu’on lui donne, la tue à petit feu. »

Anthary réfléchit. « On ne peut quand même pas tout dire.

— Pourquoi ?

— Ça peut blesser des gens.

— Là, vous me parlez de forme. Il suffit de choisir comment le dire.

— Et les enfants ?

— Et bien ?

— On ne peut pas tout leur dire.

— Bien sûr que si. C’est même primordial. Les enfants entendent tout et sentent tout. Ils sont beaucoup plus connectés que nous à l’atmosphère d’un lieu, à l’ambiance d’un groupe. Ils intègrent tout. Et ce qui n’est pas expliqué se construit avec leurs mots et leurs peurs. Ils ne sont pas différents de nous.

— Là aussi, on choisit comment le dire.

— Tout à fait. Le poids des mots cachés est proportionnel à l’énergie qu’on met pour les occulter. Les laisser sortir a une double fonction. Libérer la parole et l’énergie piégée dans ce processus. Imaginez un secret que vous avez enfoui sous un tapis. Depuis des années, vous vous tenez au même endroit pour surveiller que ce qui est sous le tapis ne sorte pas. Vous êtes figé dans cette attente, dans la peur de laisser sortir ce qui est là. Plus les années passent, et plus vous avez peur. Dans la transmission générationnelle, vos enfants s’installeront sur le tapis à votre suite. Ils ne sauront ni pourquoi ni comment, ils n’auront que l’impératif silencieux de perpétuer l’objectif familial. Mais la vie est plus forte. Tel un fleuve, elle cherche à sortir de cette immobilité. C’est alors que les maladies apparaissent, les accidents, les problèmes récurrents, la prise de poids, l’addiction… Chaque secret a son costume. Et tant que nous n’avons pas regardé sous le tapis, le drame continue.

— Vous en parlez bien. Vous devriez faire des conférences, vous aussi. »

Elle se leva. « Justement. Ça va être mon tour. J’ai été ravie de faire votre connaissance. »

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