La gare d’après

La gare d'après - Une histoire de Sandrine WALBEYSS

Jean-Jacques prend le train tous les matins.
 
Depuis près de vingt-cinq ans il arrive tous les matins, quelques minutes avant l’heure prévue, afin d’être sûr de ne pas manquer son train. Il s’est levé presque deux heures plus tôt. Il a entrouvert les volets sur la nuit en scrutant le ciel étoilé ou nuageux afin de deviner la météo de la journée, et le temps qui lui tiendrait compagnie sur le trajet.
 
Il pourrait regarder la météo pour connaître avec une quasi certitude ce que le temps lui réserve, mais il aime ce zest d’incertitude. Il aime aussi ses erreurs qui lui font regretter un pull trop chaud lorsqu’une journée de novembre a une température presque estivale, ou qui lui valent un poil un peu mouillé en arrivant au travail.
 
Ce petit temps à observer le ciel, c’est un petit coin de bonheur. Quelques secondes où il parle à la nature, où il l’écoute, où il la sent. L’odeur de la rosée d’un matin d’été n’a rien de commun avec celle d’un matin d’hiver brumeux. Il a l’impression que cet instant définit sa journée. Il a même refusé de prendre des volets roulants électriques pour être sûr d’ouvrir sa fenêtre tous les matins et de garder ce petit bonheur.
 
Il a ensuite pris un petit déjeuner léger. Il n’aime pas manger si tôt, il a besoin de se réveiller avant d’avoir faim et de remettre en route l’ensemble de ce corps qui lui sert si bien depuis tant d’années. Mais compte tenu de son emploi du temps, il ne peut pas se permettre de partir le ventre vide, car il risquerait de le rester jusqu’au soir. Il a rarement le temps de déjeuner, encore moins souvent le temps de s’asseoir pour le faire.
 
Certains disent que c’est une mauvaise habitude. Jean-Jacques s’en formalise peu. Il y a longtemps qu’il laisse dire tous ces experts qui se contredisent d’un côté à l’autre de la table quand ce n’est pas d’un jour à l’autre. Le seul avis qu’il prend en compte, c’est le sien. Si ça lui convient, peu lui importe ce qu’en pensent les autres.
 
Après cette petite collation, Jean-Jacques prend sa douche. Il l’aime chaude. Et longue. Il prend son temps, surtout depuis qu’il s’est laissé pousser la barbe. Le temps qu’il gagne sur le rasage est utilisé à profiter de cet instant de bonheur supplémentaire. L’eau chaude qui ruisselle sur sa peau lui permet de reprendre contact avec son corps. De renouveler, matin après matin, ce contrat mutuel d’assistance et de bons soins.
 
Puis il est temps de partir, déjà. A l’heure où la plupart des gens dorment, Jean-Jacques ferme sa porte et se dirige vers la gare. Il y a quelques années, il prenait sa voiture. Puis les places de parking sont devenues payantes, ou plus éloignées de la gare, l’augmentation du carburant a joué aussi, et les frais d’entretien de sa voiture. Finalement il fait les quatre kilomètres qui le séparent de la gare à pied depuis près de quinze ans. Cela lui pèse moins qu’il l’aurait pensé. Il a appris à connaître la ville. A la voir autrement. A cette heure-ci les transports en commun municipaux sont tous au dépôt.
 
Il ne croise que les travailleurs de nuit, comme lui. Ceux qui se couchent au petit matin, où ceux qui se lèvent toute l’année avant le soleil. Il aime cette espèce de respect qui s’installe, cette compréhension sans mots d’un destin partagé, au moins pour quelques heures. Il entrevoit bien quelquefois des affaires un peu moins louables, des billets qui changent de main, des moments volés d’intimité ou de fuite dans des produits plus ou moins licites, mais il garde son cap et continue sa route.
 
Jean-Jacques n’a jamais eu peur de marcher en ville la nuit. Il le fait depuis tellement longtemps. Lorsqu’il prenait encore sa voiture, il lui arrivait souvent de prendre des autos stoppeurs. Parfois de belles rencontres éphémères, et parfois juste deux ou trois mots échangés le temps du trajet. Depuis quelques années cela aussi avait presque disparu. Le covoiturage organisé et les blabla cars payants avaient remplacés l’incertitude gratuite du stop. Ce qu’on gagnait en confort avait été perdu en spontanéité, un équilibre différent en somme. Il ne le regrettait pas vraiment, car cela lui permettait aussi de voyager différemment pendant ses congés, mais il repensait parfois à ces hasards miraculeux qui croisent notre route au détour d’un chemin inattendu.
 
Ce matin, comme tous les précédents, Jean-Jacques était arrivé sur le quai de la gare, en avance de quelques minutes. Mais ce jour-là, pour la première fois, Jean-Jacques se demanda ce qu’il y avait au bout de la ligne. De l’autre côté du quai. Depuis vingt-cinq ans, tous les matins, il voyait ce train s’éloigner dans le sens contraire. Il n’était jamais allé plus loin que sa ville, car le train qu’il prenait pour revenir en fin de journée avait son terminus ici.
 
Mais ce matin, comme si c’était la première fois, Jean-Jacques se demanda ce que serait sa vie s’il vivait à la gare d’après. Habiterait-il aussi loin de la gare ? Serait-elle aussi en ville, où plus près de la campagne ? Y aurait-il plus de monde à cette heure de la nuit ? Le train s’y arrêtait-il ? Après tout, pour ce qu’il en savait, le train pourrait très bien passer sans halte !
 
Ce matin-là, Jean-Jacques regarda sa vie avec plus d’attention. Il se détourna de son observation des autres et de son environnement pour se demander ce qu’il faisait là. Etait-il heureux ? En partie au moins. Il avait un travail qui ne lui déplaisait pas, une petite maison avec des volets ouverts sur la nuit. Des amis et une famille qui l’aimaient et qu’il aimait.
 
La gare d’après.
 
Dans ces quelques secondes qui se transformaient en minutes, le cerveau de Jean-Jacques avait échafaudé tout un tas de scenarii plus fous les uns que les autres sur cet endroit inconnu. Des histoires incroyables de rencontres et de bonheur, mais aussi quelques lourds secrets honteux. Tout un monde s’ouvrait soudain à lui, et dans un instant de folie ou d’espoir, Jean-Jacques se précipita vers le souterrain qui permettait de changer de voie.
 
Il courut comme il ne l’avait jamais fait pour descendre puis remonter les marches de l’autre côté et sauter dans le train avant qu’il reparte.
 
Au moment où les portes se fermaient sur lui, il vit son train qui arrivait de l’autre côté de la voie. Il vit défiler sa vie, ses habitudes, ses bonheurs, ses repères. Il ferma les yeux un instant, souriant à cette légèreté qu’il venait de découvrir.
Jean-Jacques rouvrit les yeux en entendant l’annonce de la gare suivante. Il observa un instant les alentours, puis décida d’aller voir la gare d’après.
 
Il venait de commencer un voyage, et lui seul savait quand il s’arrêterait. Dans une heure ? Un jour ? Un an ? Quelle importance ? Jean-Jacques savoura l’instant présent, la seconde qui venait de s’écouler et celle qui arrivait. Tout était parfait et il était heureux.
 
 
 
Crédits photos : Pixabay, montage Sandrine WALBEYSS
 
 

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