Ça fait longtemps que je me sens en décalage par rapport au monde qui m’entoure. Sensible, naïve, rêveuse, les raisons ne manquent pas. Je déteste autant les donneurs de leçons qui érigent en règle universelle leur cas personnel que tous ceux qui divisent pour mieux servir leurs intérêts particuliers.
Je ne me reconnais pas dans une société où les problèmes sont toujours la faute des autres et où chacun se croit autorisé à installer ses certitudes dans le jardin du voisin. J’ai eu cinquante ans il y a quelques mois, et j’ai essayé. De me caser dans leurs étiquettes et de faire avec. Je suis une contorsionniste hors pair lorsqu’il s’agit de m’adapter à mon environnement. Ça fait des années que je prends mon mal en patience en attendant que ce soit mon tour. Ça fait des années que j’écoute les autres et que je fais ce que je peux pour les mettre à l’aise. Et moi dans tout ça ? Ça fait des années que je me plie à leurs certitudes donc ils ne voient pas pourquoi j’aurais envie de changer.
Mais moi, je n’en peux plus. Je me sens à l’étroit, limitée, empêchée. J’ai rangé mes rêves avec mes espoirs et, lorsqu’au détour d’un cancer, une dose un peu surdimensionnée de chimiothérapie m’a flanquée à terre, j’ai espéré mourir pour mettre fin à une vie que je subissais. Je précise à toutes fins utiles que je ne suis pas suicidaire, simplement que si mon corps lâche, je ne vois pas pourquoi je m’acharnerais à le contrarier. Tout compte fait, il a tenu. Je rempile pour cinquante ans, plus ou moins. Ce qui est certain, c’est que je ne reprendrai pas ma vie là où elle en était. Ça fait six mois que je vis en marge du monde qui m’entoure (protocole de traitement d’un cancer du sein), et finalement, au milieu de cette période qui n’a pas souvent été rose (quoi qu’en dise la pub), c’est l’une des choses les plus positives que j’ai retirées de cette expérience.
J’ai remis les choses à plat. Les personnes que je côtoie, les objets que j’ai conservés et les émotions non digérées. Les rêves oubliés et les espoirs détruits. La liste est un peu longue et je n’ai pas envie de plomber l’atmosphère, les actualités et les réseaux sociaux s’en chargent déjà.
Maintenant que j’ai fait du vide et du tri (pas tout à fait terminé, cinquante ans de vie à décortiquer, ça vaut le coup de s’y attarder), je commence à réfléchir à ce que j’installerai à la place. De la joie, de la douceur, de la tendresse et du partage. Des rencontres et des voyages. Et surtout, les prémices d’un nouveau monde.
Je n’ai pas l’âme d’une révolutionnaire, et je ne cherche pas à vous convaincre. Je veux juste planter mes graines et les regarder pousser. Mon monde ne se construira pas à la place du vôtre, ils ne sont pas concurrents. Ce que je propose, c’est une route alternative. Une autre issue à ceux qui survivent difficilement avec ce qui existe. Une voie où l’on peut discuter, ne pas être d’accord et quand même vivre ensemble. Une voie où la douceur supplante la force brute. Une voie où l’humain compte plus que le profit. Une voie où chacun chemine à sa vitesse, entouré et soutenu par ceux qui se trouvent autour de lui. Une voie où ceux qui nous précèdent ont laissé de la lumière et les enseignements de leurs expériences. Une voie où votre voix s’unit à la mienne pour que l’harmonie s’installe. Une voie où chacun prend soin de lui avant de contribuer pour le collectif. Ce n’est pas de l’égoïsme, c’est s’offrir la possibilité de participer plus et mieux quand on est stable sur ses fondations, et qu’on a fait la paix avec ses fantômes et ses blessures.
Il n’y a pas d’âge pour rêver, et il ne devrait pas y avoir d’âge non plus pour réaliser ses rêves. J’ai ressorti mes espoirs. Avec un petit coup de ménage, ils brilleront de mille feux. Assez pour éclairer le chemin en attendant que d’autres me rejoignent. Je peux avancer seule, je l’ai fait si souvent. Pour m’accompagner, j’ai de la musique et des chansons, des voix qui m’inspirent et m’aident à poser un pied devant l’autre les jours de doute.
Prenez soin de vos rêves, ils sont fragiles et délicats. Laissez-les s’envoler dans le ciel de vos espoirs. Ce n’est pas parce que vous ne voyez pas comment c’est possible que ça ne l’est pas.
Ceci est la première pierre de mon nouveau monde. Ouvrez votre présent.
Image SW d’après un visuel de Pixabay.


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