La Porsche Cayenne et le Massey Ferguson

La Porsche Cayenne et le Massey Ferguson

Un conte philosophique de Sandrine WALBEYSS

 

C’est l’histoire d’une Porsche Cayenne qui vient d’acheter une exploitation agricole. Elle a pris son temps pour choisir le domaine qui lui conviendrait et elle a choisi une entreprise viticole en vue.

C’est parfait pour elle. Les produits de son exploitation seront parfaits pour épater ses invités, il est tellement plus classe d’offrir une bouteille de vin grand cru de sa cave qu’une palette de betteraves ou de maïs.

Elle a signé tous les papiers, après avoir vérifié le moindre tableau de l’audit financier qu’elle avait demandé au préalable. Il n’était bien entendu pas question de dépenser une telle somme sans avoir toutes les garanties nécessaires.

Aujourd’hui est un grand jour. Elle va se rendre sur place en tant que propriétaire pour la première fois. Elle a hâte de contempler son nouveau jouet. Pour l’instant tout est nouveau et la découverte est exaltante. Elle est fière de son beau domaine, des produits raffinés qui sont présentés au client et de la renommée que cela lui apporte. Son investissement dans un domaine éloigné de son activité habituelle a porté ses fruits et a fait parler d’elle.

Elle n’est pas inquiète. Sa haute stature qui impressionne en ville est prévue pour la campagne. Elle est grisée par le grand air et les petites routes de campagne peu fréquentées, si loin des embouteillages et de la pollution de Paris.

Au détour d’un virage, à la sortie de la forêt, elle se retrouve brutalement derrière un Massey Ferguson. Elle freine pour ne pas l’emboutir, soudain effrayée par cette rencontre inattendue. La largeur de la route qui lui convenait si bien lorsqu’elle était seule devient soudainement un handicap insoutenable. Ce lourd tracteur qui se traîne l’empêche de profiter de sa campagne. Il est si lent et si malhabile, comme un intrus mal dégrossi. Elle peste et tempête, mais il est intouchable, si haut sur ses roues et si bruyant que rien ne l’atteint.

Enfin, au détour d’une courbe, la route s’élargit. Nous sommes encore loin d’une voie à double sens, mais la Porsche n’en peut plus. Elle estime la largeur et se dit qu’elle arrivera à passer. De toute façon il se tassera bien quand il la verra arriver à sa hauteur. C’est effectivement ce qui se passe. Le Massey regarde cette furie qui le dépasse sans un regard, peu ému par cette démonstration de force.

Il en a tant vu passer de ces belles citadines qui se figurent qu’elles contrôlent la campagne avec leurs 4 roues motrices et leur peinture brillante. Bien sûr elles sont belles et pimpantes, mais la vie ici n’est pas un conte de fées. Elle est concrète. La nature ne s’inquiète pas de savoir si vous êtes prêt, elle avance. Elle suit le moment présent et un soleil de plomb peut suivre une coulée de boue, comme un orage de grêle peut débouler sans préalables ou presque.

Il laisse filer la Porsche et se concentre sur sa route. Il prend le temps d’observer ce qui se passe autour de lui. Une ornière de plus à l’entrée du champ, quelques fleurs qui percent dans la haie, les animaux qui broutent à l’ombre des arbres. Il avance sereinement.

Le travail sera fait, il ne court pas après le temps, car c’est le temps qui le rattrape sans cesse. As-tu pensé à préparer le terrain, à semer, à récolter ? Qu’importe le temps qui passe, les champs l’attendent et s’il n’a pas fini son travail ce soir, il le retrouvera demain.

Il profite du temps qui passe et de ce qui est. Ce trajet, allongé par son allure réduite, est un espace hors du temps. Ici il n’est pas encore attelé à son travail, courbé sous le poids des responsabilités. Il est heureux. Fier de sa prestance concrète, adaptée au terrain et aux circonstances.

Il est bientôt arrivé. Il anticipe déjà l’entrée dans le champ, la mollesse de la terre aperçue au long du chemin, nourrie par les orages de la veille. Il sait que son retour sera chargé de terre, cette terre que ses roues déposeront sur la route et contre laquelle les citadines pesteront une nouvelle fois envoyant ces aléas salir leurs jantes.

La première surprise lorsqu’il arrive, c’est de voir la Porsche installée dans le champ. Mais cette impression fugace, cet instant où il se dit qu’elle s’est trompée de chemin est vite démenti par les roues qui tournent violemment dans la terre, s’enterrant à chaque tour un peu plus.

Il remarque alors les traces de dérapage depuis la route, et les rayures sur la carrosserie rutilante. Elle ne s’est pas trompée de chemin, elle a perdu le contrôle.

Elle n’a pas vu la flaque qui l’attendait et sa vitesse ne lui a pas permis de réagir à temps. La Porsche est vexée. Il devient un peu plus évident à chaque minute qui passe qu’elle n’arrivera jamais à s’en sortir toute seule. Elle maudit son idée d’investir à la campagne et s’en veut de s’être laissée prendre aux pièges des apparences. Comment imaginer que sous les étiquettes colorées d’un grand millésime se cachent autant de boue et de travail ? Elle a voulu voir l’envers du décor et elle est servie.

Elle commence à regretter son choix. Elle a vu le tracteur arriver et elle sait, au fond d’elle, que c’est de lui que viendra la solution. Elle se prépare déjà à l’affrontement. Après sa conduite sur la route, elle s’attend à des représailles. Il ne va pas lui faire de cadeau et il aura raison. La Porsche continue de s’activer, espérant échapper à ce piège de boue in extremis, avant de devoir faire son mea culpa pour son attitude hautaine. Mais elle s’enlise, chaque tour de roue l’enfonce un peu plus dans cette terre qu’elle ne voulait pas voir, dans un espace concret d’où elle ne pourra pas sortir par une illusion ou un tour de passe passe.

Ici toute sa richesse n’est rien, ce n’est pas un billet qui l’aidera à sortir de l’ornière.

Le Massey approche. Il la laisserait bien plantée ici, avec ses certitudes et sa superficialité, mais elle est sur son chemin. Il n’accèdera pas au champ sans l’aider à sortir. Il hésite un court instant, envisageant une vengeance pour lui remettre les idées en ordre. Mais il sait déjà qu’il n’en fera rien. Il préfère lui montrer qu’il y a une autre manière de faire et qu’on peut être différent sans être adversaire. Il choisit de voir la complémentarité des êtres et des choses et la place de chacun. Il n’a pas envie de se battre ou de garder des rancœurs, ce qu’il aime c’est vivre en harmonie.

Le temps de cette réflexion, il n’est pas resté sans rien faire. La Porsche se retrouve sur la route, un peu secouée, à la fois par cet accident et par cette rencontre inattendue avec un monde concret. C’est une surprise de taille.

Ce monde qu’elle craignait tant n’est pas si loin du sien au bout du compte. Il ne cherche qu’une place pour exister. La seule différence est qu’il n’écrase pas les autres pour y arriver.

La Porsche repart, soulagée. Dès qu’elle est sortie du champ, elle oublie sa peur et ses bonnes résolutions. Elle reprend son costume et ses mauvaises habitudes.

Le Massey Ferguson la regarde partir. Il n’est pas surpris de la voir foncer comme avant. Il se demande combien d’incidents seront nécessaires pour traverser durablement la carapace d’illusions dans laquelle la Porsche se cache…

 
la porsche cayenne et le massey ferguson, une histoire de Sandrine Walbeyss