Le rêve de Nicolas – Ch 41

Le rêve de Nicolas, un roman de Sandrine Walbeyss

Maman

« Maman, je peux te poser une question ? » Nicolas mettait les couverts dans le lave-vaisselle pendant que sa mère passait les assiettes sous le robinet avant de les ajouter au chargement.

« Bien sûr mon chat.

— Pourquoi tu restes avec lui ? » Elle marqua un temps d’arrêt, et Nicolas se dit qu’il était allé trop loin. Puis il aperçut la ridule qui se creusait entre ses sourcils lorsqu’elle réfléchissait à un problème. Elle sourit.

« Tu sais, l’amour n’est pas un voyage idyllique sur une route droite et toujours ensoleillée. Nous avons tous notre caractère, chacun d’entre nous, avec nos bons et nos moins bons côtés. Ton père est une grande gueule, ça, c’est sûr. Il lui arrive de dire des choses blessantes, mais c’est souvent par maladresse. Tu sais, j’ai des tas d’amies qui ont des maris plus brillants, avec un cursus universitaire à rallonge et des cravates assorties à leurs chemises. Et la plupart ont divorcé au moins une fois. Ton père est parfois lourd et il peut être obtus, mais il est là, et il a toujours été là. » Elle semblait perdue dans ses pensées. « Tu savais que de nos trois enfants tu étais le seul à être arrivé quand on t’attendait ? Ne fais pas cette tête-là. Mathias a débarqué sans prévenir. Et ton père a été aussi content que moi. On a eu peu de temps pour trouver notre rythme à deux, il a fallu s’habituer à être trois. Il fallait voir la fête qu’il lui faisait. Il était gaga devant ton frère. Quand Mathias a eu cinq ans, on s’est dit que ce serait bien d’avoir un deuxième enfant. Tu es arrivé, un petit ange avec tes bouclettes et tes grands yeux. Votre père avait commencé son travail de commercial itinérant. C’était plus fatiguant, mais il avait de bonnes primes, avec deux jeunes enfants, ça aidait bien. Tu vois mon chat, sa grande gueule, c’est un atout dans son métier. Et comme il est honnête et franc, les clients lui font confiance. Et il fallait ça, parce que j’avais arrêté de travailler à la naissance de Mathias. À l’époque, les crèches n’étaient pas aussi courantes que maintenant, et vous confier à la famille, c’était compliqué. Et puis on s’était dit que deux c’était bien. On avait notre équilibre, tous les quatre. Et je suis retombée enceinte, deux ans plus tard. On a beaucoup hésité, tous les deux. On a passé des nuits blanches à calculer. Trouver un appartement plus grand, l’équipement nécessaire, les vêtements… Pour toi, on a beaucoup utilisé ceux de Mathias quand ils étaient en état, mais pour une fille, ça ne collait pas. Mais on n’a pas pu faire autrement. C’est une chose d’être pour la contraception et l’avortement, mais tu vois, quand il a fallu prendre une décision pour moi, je n’ai pas pu. Et ton père m’a soutenue. Il était là, et il l’est resté. À mes côtés, dans les bons et les moins bons moments, depuis trente-huit ans, ce n’est pas rien. Quand Clarisse est arrivée, c’était un bébé difficile. Elle exigeait beaucoup d’attention, beaucoup plus que vous deux réunis, et ton père avait pris un secteur plus grand. On lui avait proposé une promotion, à condition de passer de sept à douze départements, et de devenir responsable régional. Seulement il était moins présent. J’ai fait de mon mieux, mais je sais que la transition n’a pas été facile pour vous. Mais on vous aime et on sera toujours là pour vous. » Nicolas avait les larmes aux yeux. Il ne se rappelait pas la dernière fois que sa mère avait parlé aussi longtemps. Ça remettait les choses en perspective. Il l’embrassa. « Merci maman. »

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