Le rêve de Nicolas – Ch 14

Le rêve de Nicolas, un roman de Sandrine Walbeyss

L’heure du thé

Je suis Solange, j’ai quarante-huit ans et je travaille comme assistante maternelle à domicile. J’adore mon métier, et les enfants. J’en ai eu quatre.

La première fois que j’ai pensé que Dieu pouvait être une femme, c’était grâce à mon petit dernier, Benjamin. Il avait cinq ans.

« Maman, c’est qui Dieu ?

— C’est un homme qui vit dans le ciel.

— Tu l’as déjà vu ?

— Non mon chéri, personne n’a vu Dieu.

— Alors comment tu sais que c’est un homme ? »

L’évidence de sa question m’a laissée sans voix. Que lui répondre ? Que depuis des milliers d’années le christianisme considère que Dieu (et son fils) sont des hommes. Que d’autres civilisations vénèrent plusieurs dieux, féminins et masculins, mais que dans les religions monothéistes, seuls les hommes sont dieux ? Tout à coup, cela me semblait irréaliste. Comme un cadre imposé qui ne conviendrait pas tout à fait.

Je ne me rappelle plus comment j’ai fini la série de questions de Benjamin, mais je me souviens que quand j’ai vu Dieu en rêve, je n’ai pas été surprise.

Nous étions tranquillement en train de boire un verre en terrasse. Je ne sais pas comment Elle était arrivée là, ni moi non plus d’ailleurs, mais nous étions confortablement installées, un rayon de soleil se promenant sur nos visages, comme deux vieilles amies.

« Sais-tu que c’est mon fils de cinq ans qui m’a appris que Tu étais une femme ? Oui, bien sûr que Tu le sais. Tu sais tout. »

Ne soyez pas surpris que je tutoie Dieu. À force de travailler avec les enfants, j’ai pris certaines de leurs habitudes, comme de tutoyer tout le monde et de n’avoir de complexes devant personne.

Je n’obtins qu’un sourire en réponse. Elle n’était pas bavarde.

« N’est-ce pas ?

— Qu’en penses-tu ? »

C’était bien une réponse de femme. Retourner la question. Ce que j’en pense ? 

« Et bien, à priori, je suppose que Tu peux tout savoir, mais que ça doit demander un travail considérable.

— C’est plutôt bien vu. Qu’en déduis-tu ? »

Je L’observais. Elle buvait son thé à petites gorgées, comme pour savourer l’instant. Elle attendait ma réponse sans en avoir besoin, comme un cadeau, une éventualité. Et je sentais bien que si je n’en avais pas à lui donner, cela n’aurait aucune importance.

« Tu dois retenir les choses importantes.

— Ah. »

Tant de choses étaient contenues dans ce petit ah. Comme un zeste de « tu peux faire mieux Solange, réfléchis »…

« Et qu’est-ce qui serait important, selon toi ?

— C’est une question difficile. Les choses n’ont pas la même importance pour tous, alors on ne peut pas généraliser.

— Ah. »

Avez-vous déjà vécu ça ? Ce moment où un simple petit mot, une seule syllabe, vous dit que vous n’avez pas été au bout du chemin ? Que vous vous êtes contenté de regarder par la fenêtre, au lieu d’ouvrir la porte pour accueillir ce qui se présentait ? C’est cela le « ah » de Dieu. Ce n’est ni un jugement ni une punition, juste un encouragement à aller voir un peu plus loin.

« Mais si on ne peut pas généraliser, tout redevient compliqué et demande un travail énorme.

— Exactement.

— Donc ce n’est pas ça. Mais il doit bien y avoir une solution, n’est-ce pas ? » Devant son silence attentif, je retrouvais la patience que j’ai avec les enfants qui butent sur un apprentissage, encore et encore, jusqu’à apercevoir une alternative qui leur permette de passer l’obstacle.

— Je sais ! C’est l’essentiel que Tu retiens, n’est-ce pas ? Pas l’important, l’essentiel.

Ravie d’avoir trouvé la solution, je m’installai confortablement pour finir mon thé, par un bel après-midi, et en excellente compagnie.

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