Le rêve de Nicolas – Ch 06

Le rêve de Nicolas, un roman de Sandrine Walbeyss

La famille

Mon nom est Jean-Pierre, j’ai trente-quatre ans. Je suis éboueur. C’est un métier difficile, mais je n’aurais pas supporté d’être enfermé dans un bureau. Je me sens utile et j’aime ça, c’est important pour moi d’avoir ma place dans la société.

La première fois que j’ai rêvé de Dieu, je venais d’apprendre que mon frère, Jean-Paul, était en couple avec un homme. Ça m’a fait un choc. L’idée que Dieu soit une femme, finalement, me surprenait moins. Après tout, on nous bassine depuis des années avec l’égalité des sexes, il y a bien des femmes présidentes, alors pourquoi pas Dieu !

Je peux vous dire que j’avais des questions pour Elle !

« Comment est-il possible qu’un homme qui a été marié, et qui a des enfants, se révèle homosexuel ?

— Qu’est-ce qui te pose problème Jean-Pierre ? Qu’il soit homosexuel ou qu’il ne l’ait pas découvert plus tôt ? »

Sa question était pertinente. Emballé dans le tourbillon de nos petites vies terrestres, je n’avais même pas pris le temps d’y réfléchir. Étais-je opposé à l’homosexualité ? À priori j’aurais dit non. D’ailleurs j’ai des amis homosexuels… mais c’est plus facile quand c’est chez les autres. Là il s’agit de la famille !

Si je creusais un peu plus, l’avait-il découvert tard ou avait-il eu besoin de tout ce temps pour en parler ? Certains de mes amis n’avaient pas encore osé le dire à leur famille, par peur de leur réaction. Est-ce que mon frère avait peur ? Appréhendait-il mon accueil et mon jugement ? Vu mes réflexions actuelles, il n’aurait pas forcément tort. Je me tournai vers Dieu. Après tout, Elle était là, Elle allait pouvoir m’aider.

« Mais Vous ? Vous en pensez quoi ?

— De Jean-Paul ?

— Oui, enfin non, de son homosexualité ? Vous devez bien avoir un avis ? »

Elle me regarda avec bienveillance.

« Qu’en penses-tu ?

— La plupart des religions sont contre.

— Hmm. Et tu crois que les religions reflètent mon opinion sur le sujet ? »

Je l’observais plus attentivement. J’imaginais l’accueil qu’Elle réserverait à mon frère ou à mes amis, lorsqu’un éclat taquin dans Ses yeux m’alerta. Qui étais-je pour juger ? Pourquoi m’accueillerait-Elle mieux ou moins bien que les autres ? J’ai souvent essayé de bien agir, mais je n’ai pas parfaitement réussi.

Je réexaminais la question sous ce nouvel angle. Quel lien y avait-il entre Dieu et les religions ?

« Je ne sais pas. Ils en sont convaincus.

— Et toi ?

— Moi, Vous savez, au fond je m’en fiche. Chacun fait ce qu’il veut dans sa vie privée. C’est juste compliqué à expliquer.

— Pourquoi ?

— Pourquoi c’est compliqué ? Parce que Jean-Paul a été marié avant.

— Et alors ?

— Alors quoi ?

— Qu’est-ce que ça change ? Tu es aussi divorcé. Tu as donc aimé plusieurs personnes.

— Oui, mais moi c’était des femmes.

— Ah. »

Ce petit mot a eu plus d’effet qu’un long discours. Elle n’a rien ajouté. Elle n’a pas jugé ce que j’avais dit, elle l’a juste soupesé, me laissant libre d’interpréter par moi-même les mots que je venais de prononcer.

Car j’avais déclaré qu’aimer deux femmes ou une femme et un homme n’était pas la même chose. Ce n’est pas innocent comme affirmation. Je l’observais à nouveau. Elle était là. Simplement. Sans posture ou postulat. Elle attendait que je décide.

Pour moi c’était inhabituel. Une première différence entre Dieu et les religions. Celles-ci ont, en général, et pour ce que j’en connais, une opinion bien arrêtée sur tous les sujets. Tandis que là, Dieu attendait ma réponse. Je pris mon temps. Après tout, c’était une sacrée responsabilité.

Que savais-je de l’amour ? Beaucoup de choses, mais pas tant que ça. Qu’est-ce qu’aimer ? Avoir envie de vivre avec la personne, de la soutenir dans ses projets, de l’épauler lorsqu’elle en a besoin. J’aime mon frère, mes parents, mes enfants, ma femme. La deuxième plus que la première en ce moment, mais il y a quelques années, j’aimais la première inconditionnellement. Alors l’amour ce serait ça ? Accueillir l’autre, comme il est, sans l’enfermer dans nos peurs ? Est-ce aussi simple que ça ?

J’eus le temps d’apercevoir un sourire au moment où j’en arrivais à cette conclusion, avant de me réveiller en sursaut, au milieu de la nuit.

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