Le rêve de Nicolas – Ch 04

Le rêve de Nicolas, un roman de Sandrine Walbeyss

Héritage génétique

« Joyeux anniversaire ! »

Nicolas souffla d’un coup ses trente-deux bougies. La famille était au complet : ses parents bien sûr, sa sœur Clarisse et son beau-frère Roger, Mathias son frère aîné, sa grand-mère Jonquille, Marcelle la sœur de son père avec son mari et Jean-Luc. Généalogiquement parlant, Jean-Luc ne faisait pas partie de la famille, mais ils se connaissaient depuis la maternelle, et Nicolas n’avait jamais fêté un anniversaire sans lui.

Pour son père Joël, par contre, c’était une autre histoire. C’est bien simple, Nicolas ne se rappelait pas la dernière fois qu’il avait assisté à un anniversaire, que ce soit le sien, celui de Clarisse ou de Mathias. Représentant de commerce, Joël était abonné aux excuses de dernière minute. Tout le monde avait cessé de l’attendre vingt-cinq ans auparavant. S’il était là tant mieux, sinon on faisait sans, un peu comme un condiment qui donne du relief au plat, mais qui n’est pas indispensable. Pour Nicolas, la figure paternelle s’était reportée sur les deux figures masculines restantes : son frère Mathias, qui avait cinq ans de plus que lui, et son oncle Jean.

« Alors les gars, quoi de neuf ? Quand est-ce que vous nous présentez vos fiancées ? » Ça n’avait pas loupé. Nicolas et Mathias échangèrent un regard mi-amusé, mi-blasé. Leur père avait quand même attendu le dessert pour mettre les pieds dans le plat. Venant de lui, l’attention était délicate. À ce stade, la seule question qui restait était combien de temps va-t-il mettre avant de passer la deuxième couche ? Normalement, elle concernait le « fabuleux » Roger, son gendre parfait, peu avant la couche de finition sur le futur heureux évènement.

Peu refroidi par l’absence de réponse de ses fils, Joël enchaîna. « Heureusement que Clarisse a trouvé Roger, hein ? Sinon on serait marrons, hein Marcelle, entre toi qu’a pas d’enfants et les miens qui sont célibataires, les gènes des Distons commencent à sentir le renfermé. 

— Joël, s’il te plait. » L’intervention de sa mère n’eut, comme d’habitude, aucun effet.

« Ben quoi, c’est vrai non, quand est-ce que vous nous faites un mioche les jeunes ? » Soulagé d’être sorti du radar paternel, Nicolas rêvassait. Il imaginait la rencontre entre Jessica et son père. Aïe. Valait-il mieux évacuer le problème le plus vite possible, ou au contraire attendre ? Le silence devint soudain pesant.

« Oh, c’est super ma chérie, nous sommes ravis pour vous, n’est-ce pas Joël ? » Sa tante Marcelle venait de prendre sa sœur dans les bras. Nicolas eut l’impression d’avoir loupé quelque chose. Il regarda son frère qui articula en silence « Clarisse adoption ». Oh. Autant pour les gènes des Distons. Son père paraissait assommé par la nouvelle. Son regard passait de Roger à Clarisse et de Clarisse à Roger, comme pour détecter de quel côté le voyant défaut s’affichait. Pour sa mère, par contre, il était évident que ce n’était pas une surprise. Il se demanda depuis combien de temps les démarches étaient entamées. Avait-il été distrait à ce point-là ?

« Et quand doit-il arriver ? » La question de Mathias sous-entendait que c’était bien avancé. Avaient-ils gardé le secret si longtemps ?

« Oh, pas tout de suite, nous commençons juste les démarches pour l’agrément, alors pas avant un an ou deux. Nous ne savons même pas encore si nous adopterons en France ou à l’étranger. » Ouf, il n’avait pas failli. Nicolas se détendit. Tout le monde avait eu droit à sa remarque, la soirée devrait bien se terminer.

Alors que Nicolas venait chercher le café dans la cuisine, sa sœur le prit à part. « Je suis désolée d’avoir annoncé ça le jour de ton anniversaire. Ce n’était pas prévu.

— Ne t’inquiète pas.

— C’est papa, tu sais comment il est. Alors pour une fois j’ai eu envie de mettre les pieds dans le plat moi aussi.

— T’inquiète. Je suis content pour vous, c’est une bonne nouvelle. Non ? » D’un coup, Nicolas eut un doute. Et si l’adoption n’était qu’un deuxième choix ? Était-ce vraiment une bonne nouvelle ?

« Oui, c’en est une. Tout va bien. C’est juste qu’il y a tellement d’enfants qui ont besoin d’une famille, et puis mettre au monde une nouvelle bouche à nourrir, enfin tu vois quoi. Et le collègue de Roger a adopté en Russie l’an dernier, un petit garçon de quatre ans. Il est si mignon. Et du coup, pas de vergetures, pas de couches, pas besoin de se lever pour préparer un biberon toutes les trois heures, bref, le bonheur ! »

Nicolas écoutait sa sœur. Il avait beau ne rien connaître aux procédures d’adoption, il avait pourtant l’impression que le tableau qu’elle lui dressait n’avait pas grand-chose à voir avec la réalité. Il s’était souvent demandé comment elle pouvait supporter Roger, mais là, il contemplait une étrangère. Un mélange entre son père et son beauf, une vision d’horreur familiale. Même s’il osait sauter le pas avec elle, amènerait-il Jessica dans sa famille ? À cet instant, rien n’était moins sûr.

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