Le jour où j’ai rêvé que Dieu est une femme – 13

Le jour où j’ai rêvé que Dieu est une femme – 13

Un roman de Sandrine WALBEYSS

Chapitre 13 – POSTÉ A KATMANDOU

Moi c’est Marcel, j’ai soixante-deux ans et je suis facteur à vélo. J’ai commencé à seize ans, après le certificat, ça en fait des tours de pédale !

Par tous les temps, quel que soit le gouvernement ou les couleurs à la mode. Un rituel immuable. Trier le courrier, puis le distribuer. Un beau métier ! Je vois bien que les gens écrivent de moins en moins sur du papier. Pour certains c’est le progrès. Je ne suis pas sûr que ça protège les arbres, car la plupart de leurs appareils électroniques arrivent avec une notice en douze langues longue comme le bras…

Les gens oublient la beauté d’une lettre. Le choix du papier, le dessin de la carte. Avec un SMS, vous récupérez un joli visuel qui disparaîtra dès que vous aurez lu le message. Une carte vous pouvez la retrouver, le relire, la découper pour en faire autre chose. Je trouve que c’est dommage, mais c’est comme ça, il faut vivre avec son temps.

Je n’ai plus que quelques mois à faire avant d’être à la retraite. J’ai hâte d’y être, car je passe plus de temps à distribuer des publicités que du courrier personnel et c’est nettement moins drôle. Quand j’étais jeune, il m’arrivait de rêver aux expéditeurs des lettres. Un timbre d’Allemagne ? C’était un cousin éloigné qui vivait en Bavière. Un cachet espagnol ? Me voilà à Alicante ou à Séville. Je faisais le tour du monde sur mon vélo. La qualité de l’écriture, les pleins et les déliés, les abréviations et les erreurs de code postal…

Aujourd’hui la plupart des envois sont dactylographiés. La froideur des caractères est aussi impersonnelle que l’étiquette apposée sur l’enveloppe et le papier glacé qui emballe les prospectus.

J’ai toujours eu de la compagnie sur mon vélo. Une petite voix qui m’aidait à éviter les nids de poule, qui me conseillait de prendre un parapluie ou de sonner pour donner le courrier directement au lieu de le mettre dans la boîte.

Je ne pense pas que c’est Dieu et encore moins que c’est une femme. Il a autre chose à faire que de gérer mon quotidien. Non, c’est une sorte de sixième sens. On est connectés dans la famille. J’ai un frère qui barre le feu et un oncle qui est sourcier.  Nous sommes branchés sur les énergies terrestres et les capacités médiumniques, mais Dieu ? Ça m’étonnerait.

D’ailleurs je ne pense pas qu’il ou elle existe. Sinon il ne permettrait pas que les choses se passent comme ça. Toute cette violence, l’isolement des personnes âgées, ceux qui n’ont pas de toit, les malades, tous ces malheurs… Moi je ne suis pas malheureux. J’ai une petite maison et un travail. Mais heureux ? Pas tout à fait. Je me sens seul parfois. Incompris de temps à autre. Oublié, souvent.

Le monde avance sans moi. Je suis le grain de poussière qui tombe de votre veste. Celui qui reste là où il est, tandis que vous suivez les chimères de l’illusion.