Le jour où j’ai rêvé que Dieu est une femme – 12

LE JOUR OU J'AI REVE QUE DIEU EST UNE FEMME

Un roman de Sandrine WALBEYSS

Chapitre 12 – BAGAD POLITIQUE

Mon nom est Henri. Je suis député de la cinquième circonscription du Calvados depuis deux mandats. J’ai quarante-huit ans.

C’est grâce à Dieu ou à cause d’Elle, comme vous voulez, que je me suis présenté aux élections. Croyez-le ou non, avant de La voir, je n’avais jamais eu l’idée de faire de la politique.

J’ai un parcours atypique, mais je suis un député sérieux. Je suis à l’écoute de mes concitoyens et j’aime savoir ce qui se passe sur le terrain. Mon travail me tient à cœur et je ne manque jamais une séance à l’Assemblée Nationale sans une bonne raison.

A l’époque où j’ai rencontré Dieu, j’étais encore professeur de mathématiques agrégé en lycée. Ça n’avait pas été tout à fait une vocation, même si j’aimais mon travail, mais plutôt la chance d’être arrivé premier à un concours de circonstances comme disait Coluche.

Ce que je préférais, c’était la musique. Et plus précisément la musique traditionnelle et la cornemuse. Etre professeur avait beaucoup d’avantages. Les vacances scolaires tout d’abord, puis des horaires fixes et la liberté de m’organiser comme je le voulais pour les corrections et autres travaux préparatoires, ce qui m’arrangeait. Il m’est arrivé régulièrement de corriger des copies dans le bus qui nous ramenait d’un spectacle à l’autre bout de la France.

Tout cela, c’était mon bol d’air. Des voyages en bonne compagnie, pour aller jouer et danser dans des festivals aux quatre coins de l’Europe. Rencontrer d’autres cultures, échanger, partager, l’aventure d’une vie de saltimbanque pour seulement quelques jours ou quelques heures, avant de retrouver le confort de ma vie quotidienne.

C’est au retour d’un de ces voyages que j’ai rencontré Dieu. Je m’étais endormi dans le car qui nous ramenait d’Ecosse et je me trouvais à cet instant devant une classe d’élèves indisciplinés qui jouaient de la bombarde dès que j’avais fini une phrase. Le plus difficile pour moi n’était pas le chahut, mais plutôt de résister à l’envie de partager leur entrain. Si vous ne connaissez pas les musiques traditionnelles, vous ne mesurez peut être pas l’allant donné par quelques notes de bombarde, cet instrument breton très largement utilisé en fest-noz. C’était une invitation au voyage, au mouvement, à oublier le cadre pour suivre l’envie de l’instant.

Elle est apparue dans la classe au moment où je commençais à taper du pied derrière le bureau, et à adapter mon débit de parole aux sonneries qui l’accompagnaient. Comme j’avais conscience de rêver, je ne m’étonnai ni de voir apparaître une nouvelle tête, ni de ne pas voir surgir le proviseur pour mettre fin au tapage…

Elle portait une cornemuse. Une grande cornemuse bourbonnaise 18 pouces. Moins connue que sa cousine écossaise, c’est ma préférée. Elle a un son riche, profond, envoûtant. Et au moment où Elle a commencé à jouer, ma musette bretonne est apparue entre mes mains et l’harmonie produite par notre duo, toujours accompagné des bombardes de mes élèves, était magnifique.

Vous allez peut-être me dire, quel rapport avec mon entrée en politique ? Je vois bien que vous auriez été moins surpris si je vous avais annoncé que j’étais devenu intermittent du spectacle…

Le lien, c’est que lorsque le maire de ma commune a décidé de ne pas renouveler le prêt gratuit des salles communales aux associations culturelles, sous prétexte que la mairie avait besoin des salles pour d’autres activités, nous avons décidé, avec quelques amis, de présenter une liste alternative.

Je ne pouvais imaginer que la musique, la danse, les mots, ne vivent plus dans notre commune. C’était une joie trop grande pour la laisser partir.

Nous étions convaincus de pouvoir trouver des moyens et notre initiative a plu. Elle a mis fin à trente ans de règne de l’équipe précédente. Nous avons alors découvert la complexité de la gestion d’une commune. Nous avions bien anticipé que l’action de la mairie ne se limitait pas à la culture, mais nous n’avions pas tout à fait imaginé le millefeuille administratif qui nous attendait et les attentes des habitants sur tout un tas de sujets différents.

Cela nous a demandé du temps, de la motivation et surtout un travail d’équipe. Je n’aurais jamais pu réussir seul. Nous étions nombreux et nous avions besoin de tout le monde.

C’est comme ça que, quelques années plus tard, je me suis retrouvé candidat à la députation. Je n’ai pas été élu la première fois et je n’avais pas très envie de me représenter. Ma vie d’alors me convenait parfaitement. Mais mes administrés ont su me convaincre et cette fois, nous avons remporté les élections. Lorsque je regarde le fil de ma vie, il est évident que si Dieu n’avait pas joué de la cornemuse ce jour là, je ne siègerais pas aujourd’hui à l’assemblée nationale. Connaissez-vous le paradoxe de tout cela ? Aujourd’hui, avec mes obligations, je n’ai même plus le temps de jouer !


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