Le jour où j’ai rêvé que Dieu est une femme – 11

Le jour où j’ai rêvé que Dieu est une femme – 11

Un roman de Sandrine WALBEYSS

Chapitre 11 – LE SÉRIEUX DE LA VIE

Je suis Bilal. Je suis médecin de famille dans une petite ville de campagne. J’ai trente-deux ans.

Mon métier est une vocation. J’ai toujours voulu être médecin. Je ne vous cache pas que les études ont été longues et difficiles, surtout les premières années et le concours, lorsque personne ne vous tend la main pour vous aider et que règne le chacun pour soi.

C’est quelque chose que je n’ai jamais compris. Comment des étudiants en médecine, qui choisissent d’aider les autres, peuvent se tromper à ce point d’objectif ? Si mon voisin réussit, je devrais être content pour lui.

C’est à ce moment là que Dieu est apparue dans mes rêves.

La première fois, je venais de sombrer dans un sommeil profond, après quasiment deux jours sans dormir pour réviser un partiel d’anatomie. La pression du concours commençait à me peser. Seulement 15% d’admis en moyenne c’était raide et, pour ma part, je ne voyais pas d’alternative. Dans une certaine mesure, cela m’aidait à comprendre pourquoi le fait que mon voisin réussisse pouvait me poser problème, mais je n’arrivais pas, malgré mon habitude des équations à résoudre celle-ci.

Je viens d’Ethiopie. J’ai été adopté en 1994 par un couple d’Alençon. Un sacré changement, pour eux comme pour moi. Je vivais dans un camp de réfugiés, dans la poussière et la chaleur, les pieds nus, sans autre éducation que ce que je pouvais glaner dans le camp, auprès des humanitaires de tous pays. Je baragouinais quatre langues et je m’intéressais de près à la médecine. Celle qui n’avait pas pu sauver ma mère de la famine, mais qui m’avait permis de survivre jusqu’ici et qui aidait mes camarades.

L’acclimatation s’est plutôt bien passée, même si ça n’a pas été une ligne droite sans obstacles. J’étais travailleur, volontaire et je cherchais à m’intégrer pour profiter de cette nouvelle chance qui s’offrait à moi. Il était rare qu’un enfant de mon âge soit adopté. Huit ans c’est beaucoup, trop pour bon nombre de parents potentiels. Un début de vie différent à gérer, des habitudes, des peurs, des aspirations déjà ancrées. Et l’impossibilité d’effacer le passé. Mes parents adoptifs ont été formidables. Aimants, attentifs, motivants et par-dessus tout à l’écoute de ce que j’avais à dire et de ce que je voulais faire. Je ne les en remercierai jamais assez.

J’ai toujours eu besoin de trouver une fraternité. Au camp, à mon arrivée en France, à l’école… J’aime les autres et la vie m’a bien montré qu’on ne peut pas exister seul.

Alors cette compétition féroce en médecine, je n’y étais pas complètement préparé. En théorie, je savais comment ça se passait, mais je n’étais pas préparé à la violence de la réalité. A côté, la souffrance des camps de réfugiés était presque une halte bienvenue. On avait parfois faim, mais on avait des camarades. Ici, rien de tel. J’ai rarement vu autant de méchanceté, de défiance et d’inhumanité au même endroit…

Cette nuit là, j’étais proche de l’abandon. L’approche des épreuves finales du concours ajoutait une couche de stress à mon isolement. J’avais bien gardé des amis de lycée, mais ils étaient dans d’autres filières. En médecine, je n’avais qu’un soutien, notre médecin de famille, le Docteur Barbru, en plus de celui inconditionnel de mes parents. Mais cela commençait à ne pas suffire pour me garder la tête hors de l’eau et me redonner le moral.

Dans ce rêve, j’étais assis à mon pupitre de concours. Seul. Aucune autre place n’était occupée. Le professeur qui s’approchait de moi m’était inconnu, mais ce n’était pas inhabituel. Une femme, proche de la cinquantaine, pas très jolie, mais souriante. Un joli sourire, engageant, maternel.

Elle me tendit une feuille. Je me penchais sur le texte, pour me rendre compte qu’il était écrit dans une langue que je ne connaissais pas, avec un alphabet indéchiffrable.

– Excusez-moi ? Il doit y avoir une erreur, je ne peux pas lire l’énoncé.

 – Vous êtes sûr ? Regardez mieux. Vous allez trouver.

Je regardai à nouveau la feuille, sans plus de résultat. Je l’approchai de mes yeux. Rien. Je la retournai. L’arrière était vierge de toute inscription. Je commençais à baisser les bras, découragé, quand j’eus l’idée d’incliner la feuille, de quelques degrés.

Dès que je commençai, je vis les signes se déplacer, s’organiser, glisser sur la feuille pour venir s’assembler en mots. Seulement, au lieu d’un énoncé de concours, une seule phrase me faisait face :

Rien n’est sérieux dans la vie, à part la joie de ton âme.

Je levai les yeux vers la femme qui m’avait apporté cette feuille. Son beau sourire s’était élargi.

– C’est un beau message que tu t’adresses aujourd’hui Bilal. Ne l’oublie pas.

Lorsque le réveil a sonné, ce matin-là, je n’étais plus tout à fait le même. Une petite étincelle s’était rallumée dans mon cœur et elle y est restée pour me permettre d’avoir une bonne place au concours et de devenir médecin de famille, dans le cabinet du Docteur Barbru, après mes études…