Le jour où j’ai rêvé que Dieu est une femme – 07

Le jour où j’ai rêvé que Dieu est une femme – 07

Un roman de Sandrine WALBEYSS

Chapitre 7 – SAINT CHRISTOPHE

Mon nom est Antoine, j’ai quatre-vingt huit ans et je suis routier retraité. A mon âge, je ne peux plus conduire, surtout depuis que j’ai des problèmes de vue et ça me manque. C’était toute ma vie.

C’est Saint Christophe qui m’a présenté à Dieu. Saint Christophe était mon compagnon de route. J’avais eu une médaille à son effigie pour mon premier voyage en train, lorsque je suis allé passer le certificat à Beauvais. Ma grand-mère n’était pas rassurée. Pensez-vous, le chemin de fer pour elle, plus habituée aux travaux des champs qu’à la ville, c’était le progrès inhumain, celui qui remplaçait la chaleur des animaux par la noirceur et le bruit des machines…

Enfin bref, tout ça pour vous dire qu’elle m’avait offert cette médaille de Saint Christophe qui ne m’a jamais quitté. Par la suite, comme je suis devenu chauffeur routier, nous avons fait un paquet de kilomètres ensemble, le Tophe et moi. Alors on discutait. Si, si, je vous assure, il me répondait ! D’ailleurs il avait de la répartie, et il s’intéressait à tout, un vrai bonheur.

On en a vu du pays, tous les deux. C’était avant les restrictions de vitesse, de temps de conduite et les radars automatiques. Quand on prenait encore le temps de faire les choses. C’était un plaisir de conduire. Pas comme dans les derniers temps, avec des délais à respecter et des collègues qui ne parlent que de foot et de télévision…

C’est donc au cours d’un voyage en Italie que le Tophe m’a parlé de Dieu. A cette époque, on voyait les affiches de cinéma sur le bord des routes. C’était la grande époque de la Dolce Vita et des actrices italiennes, Claudia Cardinale, Sophia Loren, Isabella Rosselini… Et un jour, il me dit comme ça, en passant :

– Tu sais, elles ont de qui tenir.

– Qui ça ?

J’étais concentré sur la route. C’était un jour de grand départ et les italiens sont aussi fantaisistes sur la route qu’au niveau du design, alors il vaut mieux veiller au grain.

– Ces actrices.

– Ah bon ?

– Oui, puisque Dieu est une femme.

– B…l Tophe ! Me dis pas des trucs pareils quand je suis au volant, c’est dangereux !

Abasourdi par cette nouvelle, je venais de faire une embardée qui aurait pu avoir des conséquences graves si je m’étais trouvé ailleurs qu’à Rome. Ici le résultat a juste été un concert de klaxons, quelques freins fumants et une bordée de jurons en italien…

– D’où tu tiens ça d’abord ?

Au moment où je le disais, le ridicule de la situation me saisit… J’étais en train de remonter les bretelles à un saint qui me disait que Dieu est une femme. Il était plutôt bien placé pour le savoir !

–  T’es sûr ? En même temps, ça ne m’étonne pas. Avec un bazar pareil, les hommes auraient foutu le camp depuis longtemps, il n’y a que les femmes qui gardent espoir dans les moments difficiles ! Mais pourquoi personne ne le sait ? Je n’en ai jamais entendu parler.

– Parce que personne n’a posé la question.

– Pourtant les gens se posent sans cesse des questions sur Dieu. Ça n’arrête pas.

– Quelles questions se posent-ils à ton avis ?

Je réfléchis un moment à cette interrogation. Ça ne m’avait jamais passionné, mais je lisais pas mal entre deux voyages et j’étais sûr d’avoir lu des choses là-dessus. Et soudain, l’illumination ! Mais oui !

– Ils se demandent si Dieu existe ou pas, mais jamais si c’est un homme ou une femme ! Tu as raison ! Connaissant les humains, tant qu’ils n’auront pas tranché pour savoir si Dieu existe, aucune chance que quelqu’un se pose la question de savoir si c’est un homme ou une femme… Ah ben ça alors le Tophe, eh, ça m’en bouche un coin ! C’est l’heure de déjeuner, on fête ça avec une assiette de panzanella toscana ?