Le jour où j’ai rêvé que Dieu est une femme – 03

Le jour où j’ai rêvé que Dieu est une femme – 03

Un roman de Sandrine WALBEYSS

Chapitre 3 – LA FAMILLE

Je m’appelle Jean-Pierre et j’ai trente-quatre ans. Je suis éboueur. C’est un métier difficile, mais je n’aurais pas supporté d’être enfermé dans un bureau. Je me sens utile et j’aime ça, il est important pour moi d’avoir ma place dans la société.

La première fois que j’ai rêvé de Dieu, je venais d’apprendre que mon frère, Jean-Paul, était en couple avec un homme. Cette nouvelle concernant mon frère a été un choc pour moi. L’idée que Dieu soit une femme, finalement, me surprenait moins. Après tout, on nous bassine depuis des années avec l’égalité des sexes, il y a bien des femmes présidentes, alors pourquoi pas Dieu !

Je peux vous dire que j’avais des questions pour Elle !

– Comment est-il possible qu’un homme qui a été marié et qui a des enfants, se découvre homosexuel ?

– Qu’est-ce qui te pose problème Jean-Pierre ? Qu’il soit homosexuel ou qu’il ne l’ait pas découvert plus tôt ?

Sa question était pertinente. Emballé dans le tourbillon de nos petites vies terrestres, je n’avais même pas pris le temps de me poser la question. Etais-je contre l’homosexualité ? A priori j’aurais dit non. D’ailleurs j’ai des amis homosexuels… mais c’est plus facile quand c’est chez les autres. Là il s’agit de la famille !

Si je poursuis ma réflexion, l’avait-il découvert tard ou avait-il eu besoin de tout ce temps pour oser en parler ? Certains de mes amis n’ont pas encore osé le dire à leur famille, par peur de leur réaction… La peur ? Est-ce l’idée que mon frère se faisait  de moi ? Appréhendait-il mon accueil et mon jugement ? Ceci dit, vu mes réflexions actuelles, il n’avait pas forcément tort. Je repensai soudain à Dieu. Après tout, Elle était là, Elle allait pouvoir m’aider.

– Mais Vous ? Vous en pensez quoi ?

– De Jean-Paul ?

– Oui, enfin non, du fait qu’il soit homosexuel ? Vous devez bien avoir un avis ?

Elle me regarda avec bienveillance.

– Qu’en penses-tu ?

– La plupart des religions sont contre.

– Hmm. Et tu penses que les religions reflètent mon opinion sur le sujet ?

Je l’observais plus attentivement. J’essayais d’imaginer l’accueil qu’Elle ferait à mon frère ou à mes amis, lorsqu’un éclat taquin dans Son regard m’alerta. Qui étais-je pour juger ? Pourquoi m’accueillerait-Elle mieux ou moins bien que les autres ? J’ai souvent essayé de bien agir, mais je n’ai pas parfaitement réussi.

Je réexaminais la question sous ce nouvel angle. Quel lien y avait-il entre Dieu et les religions ?

– Je ne sais pas. Ils en sont convaincus.

– Et toi ?

– Moi, Vous savez, au fond je m’en fiche. Chacun fait ce qu’il veut dans sa vie privée. C’est juste compliqué à expliquer.

– Pourquoi ?

– Pourquoi c’est compliqué ? Parce que Jean-Paul a été marié avant.

– Et alors ?

– Alors quoi ?

– Qu’est-ce que ça change ? Tu es aussi divorcé. Tu as donc aimé plusieurs personnes.

– Oui, mais moi c’était des femmes.

– Ah.

Ce petit mot a eu plus d’effet sur moi qu’un long discours. Elle n’a rien dit de plus. Elle n’a pas jugé ce que je venais de dire, elle l’a juste soupesé, me laissant libre d’interpréter par moi-même les mots que je venais de prononcer.

Car je venais de déclarer qu’aimer deux femmes ou une femme et un homme ce n’était pas la même chose. Ce n’est pas innocent comme affirmation. Je l’observais à nouveau. Elle était là. Simplement. Sans posture ou postulat. Elle attendait que je décide.

Pour moi c’était inhabituel. Une première différence entre Dieu et les religions. Celles-ci ont en général et pour ce que j’en connais, une opinion bien arrêtée sur tous les sujets. Tandis que là, Dieu attendait ma décision. Je pris mon temps. Après tout, c’était une sacrée responsabilité.

Que savais-je de l’amour ? Beaucoup de choses, mais pas tant que ça. Qu’est-ce qu’aimer ? Avoir envie de vivre avec la personne, de la soutenir dans ses projets, de l’épauler lorsqu’elle en a besoin. J’aime mon frère, mes parents, mes enfants, ma femme. La deuxième plus que la première en ce moment, mais il y a quelques années, j’aimais la première inconditionnellement. Alors l’amour ce serait ça ? Accueillir l’autre, comme il est, sans l’enfermer dans nos peurs ? Est-ce aussi simple que ça ?

J’eus le temps d’apercevoir un sourire au moment où j’en arrivais à cette conclusion, avant de me réveiller en sursaut, au milieu de la nuit.