Le jour où j’ai rêvé que Dieu est une femme – 02

Le jour où j’ai rêvé que Dieu est une femme – 02

Un roman de Sandrine WALBEYSS

Chapitre 2 – DESSINER LE MONDE

Je m’appelle Lisa et j’ai vingt-deux ans. Je suis étudiante en troisième cycle des beaux-arts. Je mange et je vis couleurs, dessin, expérimentations. Je profite de cette période d’études, car je sais que le monde extérieur est violent, dur et impitoyable. C’est une sorte de parenthèse protégée.

Je n’ai jamais vu Dieu, mais je L’ai dessinée.

La première fois que je L’ai dessinée, j’avais quinze ans. L’envie de prendre un crayon et une feuille de papier s’était imposée à moi. J’ai tracé des lignes, des courbes, des ombres et des lumières, sans savoir où ma main m’emmenait. Lorsque j’ai eu terminé et que j’ai pris du recul sur ce que je venais de faire, j’ai été stupéfaite.

Moi qui avais du mal avec les proportions du corps humain et qui préférais nettement les paysages, je venais de réaliser un portrait parfait. Ne croyez pas que c’est de l’orgueil. Il n’était pas parfait au sens académique du terme, mais pour moi, il était l’image de la perfection. Un équilibre subtil et harmonieux. Rien n’était en trop et rien ne manquait.

C’est ce dessin qui m’a permis d’entrer aux beaux-arts, malgré les incertitudes qui entouraient sa réalisation.

Personne n’a jamais voulu croire que j’avais réalisé ce portrait, ni les suivants, sans modèle. Et personne n’a jamais compris pourquoi je refuse de faire d’autres portraits. Pourtant j’ai eu des demandes, parfois prestigieuses.

C’est simple, je ne peux pas. J’ai essayé régulièrement, jusqu’au jour où l’évidence s’est imposée à moi. Je suis à Son service. Ce n’est pas une limite qui me pèse, mais au contraire une liberté incroyable.

Quel que soit le médium que j’utilise, mes traits sont assurés, les couleurs chatoyantes, les teintes subtiles. Fusain, aquarelle, acrylique, pastel, crayon… J’ai le choix des outils et le modèle s’adapte. J’ai réalisé des portraits en pied, des détails, des reflets. Elle a tous les âges, toutes les tailles, toutes les couleurs. Elle n’est jamais identique et pourtant toujours la même, comme un morceau d’étoile qui passe d’un tableau à l’autre.

Elle est légère, inattendue, permanente et douce.

Je sens que j’arrive à la fin de la série. Elle me pousse vers les autres et notre cheminement ensemble se termine. Je vais reprendre mes essais. Choisir d’autres modèles. Ou pas. Ce qu’Elle m’a donné est là, avec moi, et le sera indéfiniment. A moi de choisir ce que je veux en faire pour créer le monde dans lequel je veux vivre.

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