Le dernier Bakou – 98

Le dernier Bakou – 98

Il était allé trop loin.

Le savoir est une chose. Agir différemment, une tout autre. Iolunh n’avait pas pu lâcher la partie en cours.

Il était le père du Mirtapi. L’un des créateurs en tout cas, et il en était fier. Le jeu ne l’avait jamais déçu, jamais trahi. Même avec l’expérience uhnytienne, Iolunh savait que le jeu se ré équilibrerait. Aucune partie ne pouvait se terminer ainsi. Mais pour cela, il était nécessaire que les joueurs tiennent. Qu’ils ne cèdent ni à l’épuisement ni au découragement. Qu’ils gardent foi dans l’essence du jeu. Malgré tout ce qui y avait été mis, il avait eu des doutes. Il s’était interrogé sur le bien fondé des règles imparties. Il se questionnait sur l’évolution du jeu. Il avait été créé plus d’un millier d’années plus tôt. Était-il dépassé par la modernité ? Fallait-il accepter sa faillite ? Reconnaître que l’universalité a une date de péremption ? Tout cela il l’avait pensé. Fugace comme une fraction de seconde, ou ressassé pendant des heures, tout cela avait traversé son esprit. Mais au fond de lui, il savait. Que l’espoir mène à tout. Qu’il est l’étincelle qui allume le feu. Le brasier qui clarifie les situations et ouvre la porte à une nouvelle vision des choses.

Le jeu n’était pas dépassé, bien au contraire. Il montrait sur cette planète toute sa complexité et toute son étendue. Ici plus que jamais, la partie continuait. Tant qu’un joueur tenait bon, tant qu’il avançait, tant que le jeu était en mouvement la partie continuait.

Iolunh avait souffert en silence. Il ne voulait pas infliger un surcroit d’inquiétude à ses amis. Epayh et Zohguyl l’avaient suivi sur Uhnythais. Ils avaient quitté leur famille et leurs proches pour le soutenir dans son entreprise. Il n’avait pu abandonner Uhnythais à la mort de Taolinh. Laisser la planète sans guide aurait été jeter le plateau de jeu et attendre de voir ce qui se passait. Il avait décidé d’agir seul. Considérant que l’assassinat de la dernière Bakoue violait les lois universelles, il les avait enfreintes lui aussi en devenant le maître du jeu. Jamais un Bakou n’était intervenu sur une planète qui n’était pas la sienne. Mais jamais non plus les habitants d’une planète n’avaient assassiné leurs Bakous.

Il n’avait jamais regretté son choix. Il aurait aimé une approbation, un signe indiquant qu’il était pardonné. Il avait fait de son mieux. Équilibrer le jeu en veillant au respect des règles est plus compliqué qu’on ne le pense. Il avait été attentif à ne pas avantager l’un ou l’autre des joueurs. Il les avait laissé puiser dans leurs ressources pour définir leur route. Hormis se placer sur le côté du plateau, il n’était pas intervenu. Il s’était contenté de permettre le déroulement de la partie en toute équité.

Iolunh savait qu’il ne lui restait que quelques minutes à vivre. Cette fois, il ne remonterait pas la pente, galvanisé par l’idée que personne ne pouvait prendre la suite. La relève était assurée. Il était conscient du poids qu’il laissait à Rykil. Ils avaient eu si peu de temps et tant de choses à partager. Epayh et Zohguyl pourraient le suppléer partiellement, sans doute. Qu’importait ? L’intérêt d’avoir un nouveau maître du jeu était de découvrir une autre manière de faire. Iolunh était persuadé que le jeu fonctionnait encore, mais peut-être méritait-il un coup de jeune ? Apprendre de ses erreurs est la marque des grands esprits. Il espérait en devenir un, dans une prochaine vie peut-être ?

Alors qu’il fermait les yeux sur sa longue existence, Iolunh eut sa réponse. Il ne recevrait pas de pardon, puisqu’il n’y avait rien à pardonner.

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