Le dernier Bakou – 95

Le dernier Bakou – 95

Tout était en place.

Le propriétaire du Château était retenu ailleurs, comme prévu.

L’armée de l’ombre attendait. Rarhbynh préparait ce moment depuis des années. Quand elle avait entendu parler de cet espace clos, hors du temps, où des êtres en asservissaient d’autres à des fins de découvertes scientifiques et d’analyses expérimentales. La première fois qu’elle y avait mis les pieds, pour un entretien d’embauche, elle avait cru qu’elle ne tiendrait pas. Tout était contre nature dans cet environnement stérile. La lumière artificielle. Les blouses bleues. Les sur chaussures assorties. Les masques chirurgicaux. La peinture blanche sur les murs. Le sol de béton brut. Les plafonds métalliques entrecoupés de néons et de grilles de ventilation. L’air filtré et traité.

Un éclair en haut de la plus grande tour donna le signal attendu. Tous les systèmes de sécurité avaient été neutralisés. Un travail de fourmi. Recueillir les informations par bribes, croiser les résultats, noter qui possédait quel niveau d’habilitation, la rotation des codes, les changements d’équipe. Rarhbynh devait une fière chandelle aux polymorphes qui avaient œuvré sans relâche pour passer les contrôles. Ils étaient les seuls à pouvoir tromper les scanners rétiniens et autres lecteurs d’empreintes digitales. Les deux premiers avaient été rejoints par d’autres pour cette soirée de tous les dangers. Comme à chaque fin de mois, la diminution des sujets d’expérience signifiait aussi moins de gardes.

Poussant les portes déverrouillées, Rarhbynh et les bénévoles du Refuge entrèrent dans l’antre du diable. Cette nuit, la nature reprenait ses droits. Leur premier objectif était implanté au sous-sol. Le système de ventilation centralisé. Supprimer l’air conditionné avant de détruire les installations intérieures. Les discussions s’étaient révélées longues et houleuses pour décider du sort des organismes génétiquement modifiés trouvés sur place. Les plus ardents défenseurs du vivant avaient argué qu’ils devaient eux aussi être respectés. D’autres au contraire appuyaient sur le risque de prolifération de caractéristiques potentiellement dangereuses. Le choix final s’était fondé sur l’expérience la plus difficile que tous aient connue. Le feu. La terre brûlée après une éruption volcanique finissait toujours par renaître de ses cendres. La nature reprenait ses droits. D’abord les plus petits organismes, à peine visibles au microscope, semés par le vent. Puis des graines, venues d’ailleurs ou ramenées à la surface par le mouvement d’une mer de feu moins radicale qu’elle ne le paraissait. L’endroit idéal pour allumer l’étincelle était la serre. Sa position et le nombre de conduits qui y passait en faisaient l’épicentre rêvé de la catastrophe.

Laissant son armée se disperser dans toutes les pièces afin de vérifier qu’aucun être uhnytien n’était pris au piège et qu’aucune zone n’échapperait aux flammes, Rarhbynh s’approcha de la fenêtre du bureau. D’ici, elle surplombait la serre. Située en hauteur, elle embrassait du regard le mirage coloré d’un fou. Si elle n’avait pas su ce qui se dissimulait derrière chaque teinte, elle aurait sans doute été charmée. Mais comme une fleur carnivore masque ses dangers sous une apparence attirante, ce jardin des délices cachait un cœur de glace. Une myriade de capillaires rampants sur le béton passait d’une plante à l’autre, tel un serpent se repaissant de la pauvre vie des fleurs figées dans leur splendeur. Myrtaol lui faisait signe. Elle se hâta de descendre dans la serre.

« Tout le monde est sorti. Veux-tu que je le fasse ? » Rarhbynh hésita un instant. Se décharger de ce poids. Le laisser derrière elle. Elle secoua la tête.

« Je dois le faire. » Elle lui étreignit la main. « Ne t’inquiète pas. Je connais la procédure. Tu as été un bon professeur. Je vous retrouve dehors pour la célébration. » Elle le poussa gentiment. « Vas-y. Je te rejoins. » Elle le regarda partir, tentée de rester ici, d’en finir une bonne fois pour toutes. Dire adieu à la vie et profiter elle aussi du feu purificateur. Myrtaol se retourna avant de passer la porte. Ses yeux interrogateurs masquaient mal son inquiétude. Rarhbynh lui sourit. Elle avait perdu un fils, et mourir ne le lui rendrait pas. Mais d’autres êtres comptaient sur elle. Elle alluma la mèche et se hâta vers la sortie.

Lorsqu’ils émergèrent à l’air libre, Rarhbynh crut s’être trompée d’endroit. Là où elle attendait une dizaine de bénévoles se trouvaient des centaines d’êtres. Une ronde immense entourait les murs d’enceinte. Quand ils s’avancèrent avec Myrtaol, le cercle s’ouvrit pour leur laisser place. Ils se retournèrent pour contempler avec les autres le travail du feu.

La première explosion fut décuplée par les serres disloquées. Des débris brûlants jaillirent au-dessus des toits et répandirent les flammes dans tout le domaine. Rarhbynh sentit la chaleur des mains qui serraient les siennes. Une appréhension. Un questionnement. Un encouragement aussi.

Elle entama l’ancienne prière du feu.

« Oh vous, flammes de vie, soyez les bienvenues par ici.

Que votre feu clarificateur se pose sur toute chose.

Que l’ombre et la lumière prennent leur place et se présentent l’une à l’autre.

Daignez éclairer notre chemin à la mesure de nos yeux.

Que votre clarté illumine notre conscience.

Que votre présence purifie nos cœurs et nos âmes

Pour nous aider à construire dès aujourd’hui le monde que nous voulons, le monde que nous méritons. »

Lorsqu’elle eut terminé la première énonciation, Myrtaol reprit l’invocation. Elle laissa les mots de son ami couler sur elle pour emporter les ombres. Il était temps d’accueillir la lumière. Quand l’ondin eut fini, elle sentit une nouvelle vague de chaleur traverser les mains jointes de la ronde. Le chœur des êtres unis récita une dernière fois l’ancienne prière du feu, face aux flammes qui crépitaient sur les ruines du Château.

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