Le dernier Bakou – 93

Le dernier Bakou – 93

Lorsque Xilistt avait posé la Larme de Viribath sur son bois, Tiribath avait été submergé par les émotions. Telles les vagues d’une mer en furie, elles s’étaient abattues sur lui, chacune prenant la suite de la précédente sans lui laisser un instant de répit.

Il avait ainsi revisité toute l’histoire de son peuple. Loin des souvenirs apaisés de la conscience collective qu’il avait autrefois partagée, ce qui lui arrivait là avait la force brute d’une vie palpitante enfermée dans un morceau de bois figé. La Larme de Viribath était bien nommée. Elle seule portait la douleur de la confiance trahie de Togarè. Elle seule avait survécu et traversé les siècles pour témoigner de l’existence des Balibabs avant le traquenard. Elle seule connaissait encore les anciennes coutumes, la marche des bois vivants et le don du bois mort. Elle avait vécu jusqu’ici, enfermée dans le bâton des Bakoues, attendant le moment propice pour laisser sa place et pleurer enfin tout son saoul.

La douleur de Viribath le renvoyait à la sienne. Le peuple des arbres avait tant souffert pour conserver sa part d’humanité. Abandonner l’itinérance avait été un déchirement. Un choix motivé par la peur. La peur d’être à nouveau pris pour cible. La peur d’être traqué, un par un, par des êtres avides d’argent. Les Balibabs s’étaient ainsi installés au cœur des bosquets, dans les jardins et les forêts. Ils avaient découvert une autre vie. Une vie de certitudes et de fixité. N’épuisant plus leurs ressources par une marche incessante, ils avaient cru plus haut et plus loin que les autres. Ils avaient commencé à emmagasiner les histoires du passé. À les raconter, à les rabâcher, à les ressasser. Au fil du temps, un tri imperceptible s’était effectué. Certains récits étaient mis en avant. Ils présentaient les Balibabs sous leur meilleur jour, vantant leur mémoire et leurs connaissances. D’autres, plus dérangeants ou incompris, étaient peu à peu évités, jusqu’à tomber dans l’oubli. C’est ainsi que le peuple des arbres avait désappris qu’il pouvait marcher et qu’il pouvait faire don de ses branches de sa propre volonté et sans souffrir.

Tiribath savait ce qu’il avait à faire. L’enseignement de la Larme ne serait pas perdu. L’héritier de Jarul Laory reprendrait le flambeau. Il lui revenait de fournir le bois nécessaire pour le nouveau Bakou. Forger un nouveau monde ne devait pas se faire sur les décombres de l’ancien. Mettre une nouvelle énergie dans le bâton. Tiribath réfléchissait. Que lui restait-il à partager ? Il avait tant vu, tant vécu, tant perdu. Et puis, sentant leurs regards attentifs, il sut. Albert, Azyolh, Norula, Alitt, Bob, Rashta, Dakhtassi, Xilistt. Tous ces êtres avaient été présents, pour lui. Chacun à leur tour, ils avaient pris du temps, pour lui. Ils l’avaient soutenu sans savoir pourquoi ni si cela serait suffisant. Ils avaient agi sur l’instant, sans calculs. Tiribath savait quoi mettre dans sa branche. L’amitié, l’empathie, la patience, la gratitude. Il prit son temps pour la choisir. Il la voulait belle, solide, reconnaissable. Elle devait lui ressembler et s’adapter à ceux qui la porteraient. Il les espérait courageux, visionnaires, heureux. Il voulait de la joie. Assez de souffrance et de peurs. Il voulait de la vie.

Guidé par la Larme de Viribath, Tiribath sentait les moindres recoins de son tronc coupé et de ses branches mortes. Il avait choisi. Celle-ci serait parfaite. Ni trop grande ni trop courte. Ni trop épaisse ni trop légère. Il refit le tour, prenant le temps d’admirer chaque feuille avant de les détacher. Elles tombèrent sur le sol de terre. Il n’en garda que trois, au sommet de la branche qu’il allait donner. Trois feuilles pour un nouveau monde. La naissance, la vie et la mort. Trois étapes indissociables. Trois énergies. La croissance, le repos et le passage. Lorsqu’il fut certain que tout était prêt, il s’adressa à Xilistt.

« Vous allez retrouver vos amis pour sauver mon peuple. Je vous en remercie et je forme le vœu que cela sauve aussi le Bakou d’Uhnythais. Un nouveau Bakou pour un nouveau jeu. Que les rancunes anciennes soient effacées par le nouveau sang qui a coulé. Moi Tiribath, du peuple des arbres, je vous offre mon bois mort. Que cette branche vous apporte la connaissance. » À l’instant où il prononçait les mots, la branche se détacha de son tronc et se posa dans la main de Xilistt. « Vous êtes l’héritier de la Lignée. Il vous revient de délivrer le bâton au nouveau Bakou lorsque le moment sera venu. Allez maintenant. Il est temps. »

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