Le dernier Bakou – 91

Le dernier Bakou – 91

Dakhtassi les avait conduits au pied des Balibabs avec une arrivée en douceur. Anthary avait apprécié après la précipitation de ses deux premiers voyages instantanés. Le journaliste détaillait les changements survenus depuis sa dernière visite, près de deux ans plus tôt. Le plateau qui fourmillait de vie s’était transformé en un espace aride, où ne poussaient que la rouille d’outils abandonnés et la décomposition de plantes arrachées. S’il n’avait pas connu leur destination, il n’aurait rien identifié de l’éden où il était passé. Se tournant vers les arbres à la suite de ses compagnons, il comprit. Les Balibabs. Voilà ce dont tous parlaient. Des arbres gigantesques et magnifiques. Aussitôt cette pensée émise, une voix l’interpella.

« Être un Balibab ne dépend ni de notre stature ni de notre beauté. Voyez au-delà des apparences si vous espérez approcher de la vérité. » Dakhtassi s’était arrêté, amusé, tandis que Norula regardait les arbres les uns après les autres, tentant d’identifier l’origine de la voix.

« Pardon. Je ne voulais pas vous offenser. » Malgré ses récentes conversations avec un ouistiti et un scorpion, Anthary n’était pas très à l’aise à l’idée de parler à un arbre. Cependant, des excuses s’imposaient, alors tant pis pour le ridicule. « Je ne suis pas habitué…

— À quoi exactement ? À faire attention aux autres ? À partager votre monde ? » Anthary sentait la moutarde lui monter au nez. Il avait été maladroit c’était un fait, mais il n’était pas question qu’il porte la responsabilité de tous les malheurs du monde. Il avait fait sa part en recherchant la vérité sur les tentaculaires multinationales uhnytiennes.

« Je vous prie de m’excuser si mes pensées vous ont blessé, mais prenez garde à vos affirmations. Vous ne me connaissez pas. » Le rire qui accueillit sa déclaration outragée le vexa.

« Bien au contraire monsieur Salponn. Nous savons tout de vous. Vos brillantes intuitions. Vos recherches documentées. Votre persévérance à obtenir la vérité. » La première partie de l’annonce avait redonné le sourire au journaliste. Il se reconnaissait tout à fait dans cette description flatteuse. « Nous connaissons aussi vos certitudes erronées. Vos impasses. Votre entêtement. Vos a priori. » La seconde partie lui plaisait nettement moins. « Faites l’effort de vous ouvrir au monde monsieur Salponn. Vous verrez qu’il a beaucoup à vous apprendre. »

Norula brisa le silence qui s’éternisait. « Nous vous remercions, peuple des Balibabs, pour ces paroles de sagesse que notre ami va méditer ainsi qu’il se doit. » Il fit taire d’un geste Anthary qui marmonnait et lui glissa à mi-voix « Ce n’est pas le moment, tu te défouleras plus tard » puis se tourna vers Dakhtassi. « Que pouvons-nous faire ? » Indiquant du bras le campement qui s’était installé plus bas, il ajouta. « Je peux à nouveau démonter les machines et égarer les outils, mais cela ne fait que les ralentir. Ils sont toujours là, et plus motivés que jamais. » Sa voix perdit de sa fermeté. « Je ne supporterai pas de revivre le calvaire de Tiribath. Je les tuerai moi-même plutôt que de les laisser avancer.

— Chhh. » Dakhtassi s’était approché du polymorphe. « Nous n’aurons pas à en arriver là. Je ne pense pas que nous soyons là pour nous opposer aux bûcherons. D’autres prendront la relève.

— Quoi alors ?

— Sincèrement ? Je ne sais pas. Peut-être que c’est à lui » montrant Anthary « qu’il faut poser la question. Je suis déjà venu ici et toi aussi. Il y a peu de temps. »

Anthary les dévisageait comme s’ils étaient fous. « Qu’attendez-vous de moi ? Je ne suis qu’un journaliste buté. Je ne vois pas en quoi je peux être utile. » Désignant les Balibabs il ajouta « D’ailleurs, ils n’ont pas l’air ravi de ma présence.

— Détrompe-toi. Ils se fichent pas mal de nous. Ils n’ont rien contre toi. Il est seulement dans leur nature de nous aider à dépasser nos peurs et nos travers. Et ils sont plus motivés que jamais. Ils n’ont plus de temps à perdre en amabilités et en diplomatie. Regarde autour de nous. Observe. Analyse. Réfléchis. Y a-t-il quelque chose qui te dérange ? Un élément qui t’interpelle ? »

Au moment où il allait dire non, quelque chose attira l’œil d’Anthary. Ce n’était pas possible ! Pas ici. Pas pour ça ! Et pourtant…

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