Le dernier Bakou – 90

Le dernier Bakou – 90

Tarnyth jouait depuis le début. Lorsqu’elle était arrivée au Conseil des Essentiels, elle était fière d’avoir été choisie pour y siéger. Parmi les êtres de magie, les Essentiels possédaient une aura particulière. Sans doute les pouvoirs liés à leur charge n’y étaient-ils pas étrangers, mais la symbolique de chaque titre l’était tout autant.

Sept Essentiels pour sept éléments.

Le bois. Croissance, vitalité, développement.

L’air. Action, rythme, liberté.

Le feu. Discernement, connaissance, transformation.

L’eau. Fluidité, adaptabilité, évolution.

Le métal. Choix, lâcher-prise, allègement.

L’espace. Relativité, possibilité, perception.

La terre. Fondation, stabilité, présence.

Qui mieux qu’un scorpion pour symboliser la terre ? Habituée au sable chaud du désert azyrien, Tarnyth avait mis du temps à s’acclimater à l’Anneau Sourcylien plus tempéré. Elle profitait de chaque rayon de soleil pour ne pas oublier qui elle était et pourquoi elle se trouvait là. Veiller à l’harmonie et à l’entente entre les peuples était sa mission. Une mission qu’elle prenait très à cœur, au service des uhnytiens.

Elle avait commencé à jouer par hasard, près de mille ans plus tôt. Après l’émerveillement des débuts, elle avait déchanté. Elle avait imaginé un groupe efficace et motivé résolvant les problèmes de terrain. Elle avait découvert une réunion de privilégiés prêts à tout pour conserver leurs avantages. Après deux ans à voir ses propositions rembarrées les unes après les autres, elle avait changé sa manière d’opérer. Pourquoi perdre son temps dans des discussions stériles et inutiles quand on peut agir ? C’est à ce moment-là qu’elle avait commencé à jouer. Au départ, elle n’avait pas eu conscience d’intervenir dans une partie en cours. Elle avait tant à apprendre et personne pour la guider. Rien que son instinct et son envie. Elle s’était trompée parfois. Croire que Jystinn serait la prochaine Bakoue restait l’un de ses plus grands regrets. Mais elle avait tissé une toile sur toute la planète. Aujourd’hui, elle commençait à obtenir des réponses. Observer le jeu sur un temps aussi long était une chance. Elle avait vu les pions arriver et repartir. Et toujours cette même vision. Écraser la magie. Empêcher la nature de vivre. La brider, la contrôler, la remplacer. Elle ne partageait pas la théorie de Dakhtassi selon laquelle une simple idée bien implantée pouvait survivre à des générations d’humains et d’êtres de magie. Elle était persuadée qu’il y avait autre chose. Une force supérieure qui plaçait ses pions en prenant soin de ne pas se mettre en danger. Elle avait bien observé tous les opposants humains. Le Carré Ticien n’était qu’un ramassis d’individus cherchant dans le groupe la reconnaissance qu’ils n’avaient pas ailleurs. Le Château était une abomination qui ne tarderait pas à être rayée de la carte, elle y veillerait personnellement. Quant aux 4, il s’agissait d’intérêts financiers à une échelle inconnue jusqu’alors. Elle admirait leur faculté à reproduire en huit cents ans seulement le processus qui avait mené la Terre à sa perte. Ils possédaient une discipline à toute épreuve. Un enfant unique par génération. Élevé dans le dogme familial et le cadre des 4. Des conjoints décoratifs qui n’avaient pas voix au chapitre. Et des empires industriels et financiers qui parcouraient Uhnythais à l’abri des montages empêchant qu’on détecte la collusion entre des entreprises censées être en concurrence.

Mais le réseau de Tarnyth n’avait rien à leur envier. Peu d’informations lui échappaient. Une seule l’occupait depuis des années. Trouver l’instigateur du système. La tête de la pyramide. Il, ou elle, avait parfaitement camouflé ses traces. Elle avait longtemps cru que Bibbalyl, l’ancien Essentiel, était ce chef inconnu. Il aurait pu avoir des talents cachés que son court passage parmi eux n’aurait pas permis de détecter. Mais elle avait abandonné l’idée. Le félin n’était pas assez retors pour avoir monté une telle organisation. Il n’avait pas l’envergure nécessaire. Cependant, elle s’approchait. De nouvelles pièces avaient pris place dans le jeu et la fourmilière commençait à s’activer. Mais elle n’aimait pas ce qui se profilait.

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