Le dernier Bakou – 9

Le dernier Bakou – 9

Albert faisait face à la mer d’Ycath.

Bob était parti depuis moins d’une semaine, mais il lui manquait déjà. Son insouciance et sa curiosité avaient été des compagnes parfois lassantes mais toujours vivantes.

Maintenant qu’il n’était plus là, Albert ne savait pas combien de temps il tiendrait. Le laisser partir était inévitable, mais il aurait tant voulu que ce ne soit pas pour Ahrmonnhyah. Il avait pourtant adoré chaque minute passée là-bas. Il souriait en se remémorant ses expériences météorologiques… une catastrophe ! La seule chose qu’il ait jamais su faire était de ne rien prévoir. Il se demanda ce qui se serait passé s’il avait refusé la proposition d’Harkanh.

Il sentait la chaleur du soleil sur son visage et l’air de la mer qui sillonnait les pentes du volcan. Il avait sillonné le monde et longtemps vécu dans les Terres d’Ouest avant d’arriver ici, et il avait aimé chaque minute passée sur Uhnythais. Abandonner l’anneau Sourcylien n’avait pas été aussi difficile qu’il l’avait imaginé. A l’époque il était jeune et avide de découvrir le monde par lui-même. Fils d’un dieu itinérant, il n’avait jamais connu de foyer avant d’arriver ici. Sa maison était l’endroit où il posait sa valise à côté de celle de son père, pour quelques jours ou quelques heures. Azyolh ne restait jamais plus d’une semaine au même endroit. Veilleur de l’eau, il faisait chaque année le tour des sources où s’approvisionnaient les êtres de magie. Il connaissait par cœur le moindre cours d’eau et tous les lacs d’Uhnythais.

Albert se rappela les leçons de son père. La fraîcheur de l’eau sur leurs mains jointes pour sonder chaque molécule d’eau. La découverte du monde inouï des habitants de ces zones humides. Comme cela lui semblait loin aujourd’hui. Sur Piros les sources étaient rares. Sa favorite se trouvait un peu plus haut, dans une anfractuosité creusée dans la lave solidifiée du volcan. Délaissant la vue de rêve sur la mer turquoise, il se retourna pour entrer dans son bureau. Il avait toujours aimé le contraste entre l’ouverture béante sur le ciel, le soleil et la mer, et le fond de la caverne, ombragé et frais. Selon l’humeur du moment il pouvait profiter de l’un ou l’autre et il ne s’en privait pas.

Albert savait que son combat pour retenir Bob était vain. Mais il n’avait pas pu ne pas essayer. Savoir que son fils pouvait sauver Uhnythais était une chose, mais savoir qu’il pourrait y laisser sa vie et ne pas réussir en était une autre.

Le regard amusé d’Albert passa sur les casiers qui tapissaient son bureau. Des dizaines et des centaines de prières et interdictions absurdes inventées par les audalais. Lorsqu’il arriva à la deuxième rangée, son regard se fit plus dur. Comment aurait-il pu imaginer que ces blagues audalaises puissent un jour se retrouver transformées en lois appliquées à la lettre dans un autre pays ? Tout le paradoxe de sa vie était présent dans ces casiers, un chemin clair mais secret, voilé par une illusion qui faisait force de loi. Qu’il était fatigué de tout cela. Sa promesse à Harkanh était toujours vivace en lui. Il ne reviendrait pas sur la parole échangée, tant d’années auparavant, mais elle ne lui avait jamais autant pesée. Ne rien pouvoir dire à Bob, ne pas lui avouer la vérité sur sa naissance, où le peu qu’il en savait en tout cas, et ne pas pouvoir le mettre en garde. Tel était son fardeau pour avoir choisi le camp d’Uhnythais. Il ne savait que trop combien les adversaires de la magie étaient forts, ils lui avaient tout pris. Tourné vers la lumière, il pria les Essentiels. Pour la sauvegarde d’Uhnythais. Pour la sécurité de son fils. Pour le bien de tous.

Une nouvelle fois il se demanda s’il avait fait le bon choix. Il ne le saurait peut-être jamais. Sa dernière tentative pour protéger Bob l’avait éloigné de lui, et la seule chose qu’il pouvait espérer était que les prédictions d’Harkanh ne deviendraient pas réalité.

Après tout les dieux aussi sont faillibles.

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