Le dernier Bakou – 89

Le dernier Bakou – 89

Xilistt commençait à apprécier les voyages instantanés. Plus de décalage horaire ni de problèmes physiques dus à la pressurisation de l’appareil. Un moyen simple et rapide de visiter la planète, même si leurs trajets jusqu’ici n’avaient pas grand-chose à voir avec le tourisme.

Apparemment, il se trouvait chez Albert. Il n’imaginait pas que les dieux puissent avoir une maison. Un palais à la limite, et encore. Plutôt un jardin sur les nuages avec quelques pierres taillées et autres colonnes pour occuper l’espace. Mais la maison d’Albert n’était rien de tout cela. Une petite maison audalaise, avec son toit végétalisé qui surplombait les murs de lave. De tout temps, les audalais avaient utilisé la matière première du volcan pour construire leurs habitations. La lave habillait les îles de l’archipel sous toutes les formes. Brute, sculptée, taillée, écrasée sous forme de poudre. Avec la végétation luxuriante de cette partie du monde et les toits enherbés, cela créait une atmosphère très particulière qu’on ne retrouvait dans aucune autre région.

L’intérieur de la maison ne différait en rien de l’extérieur. Une maison où il aurait pu s’installer sans rien avoir à changer. Une bâtisse ouverte sur la mer et la montagne. Un lieu où les êtres vivaient en harmonie. Un appel d’Azyolh le tira de ses réflexions. « Oui ? 

— Ils sont partis. » Azyolh avait placé les possessions de Xilistt à des endroits disponibles, mais le résultat n’était pas optimal. Des piles de livres occultaient les bibliothèques existantes, et certaines ne tenaient que grâce à l’absence de courants d’air. Mais là n’était pas le problème. Azyolh avait fouillé toute la maison. Il ne restait personne. « Montons. » Il sentait la vibration de Tiribath dans la caverne d’Albert. Xilistt suivit le vieil homme sans poser de questions. Il se demandait si quelqu’un s’était aperçu de sa disparition. Rykil sans doute. Nysmok savait où il se trouvait, quant à ses autres employeurs, ils étaient conscients de la difficulté du travail sous couverture. Son prochain rendez-vous avait lieu dans trois jours. S’il ne pouvait l’honorer, il lui faudrait prendre contact d’une manière ou d’une autre pour éviter le déclenchement d’un sauvetage inapproprié.

Depuis leur départ du Refuge, Xilistt portait la Larme de Viribath. À mesure qu’ils montaient dans la montagne, le jeune homme sentait une vibration. Il détacha le bâton de son sac pour le prendre dans la main. Aucun doute n’était possible. La Larme émettait quelque chose. Un champ d’énergie invisible pour ses yeux d’humains, mais qu’il percevait dans son corps et que la nature alentour amplifiait. Le simple bâton dont il aurait pu se servir pour marcher se réveillait. Il hésita à poser la question à Azyolh. Devait-il le prévenir de ce changement ou attendre de découvrir ce qui se passait ? Au moment où il se préparait à parler, ils débouchèrent sur une petite esplanade qui précédait l’entrée d’une grotte. Contrairement aux autres cavernes plutôt sombres que Xilistt avait vues depuis le début de ce voyage, celle-ci était éclairée à son sommet par une large ouverture taillée dans la roche du volcan.

Au pied de l’ouverture, se tenait un arbre. Il lui fallut un peu de temps pour enregistrer l’information. Rien ne se trouvait à sa place. Le tronc gisait sur le côté, encore garni de feuilles qui semblaient fossilisées. La souche sortait de terre comme si une fosse immense avait été creusée pour accueillir les racines. Mais le plus improbable était la multitude de lianes qui montaient. Xilistt avait souvent vu des arbres redémarrer de leur souche une fois coupés. Mais invariablement, les nouvelles branches repartaient des racines, jamais de la surface entaillée et elles demeuraient de la même espèce que l’arbre précédent. Ici rien de tel. Les nouvelles pousses se trouvaient sur toute la surface de la souche. Le bois était craquelé entre les branches. Le bois, malmené par la tronçonneuse, remontait des racines pour insuffler une nouvelle vie. Les lianes qui se pressaient vers la lumière n’avaient rien de commun avec les branches solides et les feuilles larges du tronc abandonné. Celles qui poussaient dans cette caverne improbable étaient souples mais déterminées, s’appuyant les unes sur les autres dans une dentelle vivante, croissant vers le soleil et la lumière.

La Larme de Viribath tirait Xilistt vers l’arbre. Sans résister, il se laissa guider. Il posa le bâton des Bakoues de manière à ce qu’il touche la souche pleine de vie et le tronc immobile. Ayant accompli ce qu’on attendait de lui, il s’écarta de quelques pas.

Azyolh avait précédé Xilistt. Il avait senti l’énergie monter du bâton et la résonance de Tiribath. Une nouvelle fois, il avait remercié les Essentiels de leur aide et avait exprimé sa gratitude envers la nature qui leur montrait le chemin. Bob n’était plus là, mais leur passage n’était pas vain. Malgré son âge, il était encore émerveillé des occurrences du hasard. Tous, hommes, dieux et êtres de magie, avaient tendance à vouloir modeler le monde et le temps à leur image. Pourquoi s’acharner à modifier le tracé d’une rivière alors qu’il est si simple de profiter de son courant ? Apprendre la souplesse, s’adapter aux évènements, profiter de ce qui est. En arrivant dans la caverne, Azyolh avait vu le nouveau Tiribath. L’énergie jaillissait des racines. Voilà pourquoi tous étaient partis. Le Balibab n’avait plus besoin des hommes ni des dieux. Il avait retrouvé son chemin.

Azyolh observa le geste de Xilistt qui reliait l’ancien au présent. Lorsque le jeune homme vint se placer à côté de lui, le Veilleur de l’Eau lui serra le bras. Il côtoyait les hommes depuis longtemps. Certains avaient été ses amis. Mais peu d’entre eux avaient l’ouverture de ce garçon. Il remercia Rawilh d’avoir transmis le lien. Le lien perdu entre les habitants d’Uhnythais. La disparition de la dernière Bakoue n’avait été que le signe visible du mal qui se déployait sur la planète. Les uhnytiens avaient oublié de vivre ensemble. Concentrés chacun sur leur petite vie, ils avaient négligé les enseignements des Anciens. Ne pas rester seul. Accueillir ceux qui sont dans le besoin. Ne pas tourner le dos à la différence. Apprendre des autres. Azyolh savait que des âmes de bonne volonté se cachaient dans chaque camp. Nul ne pouvait se prévaloir de détenir la seule et unique vérité. Les blessures étaient profondes, et la souffrance peut si facilement enfermer dans un cycle infini de peur et de vengeance. Azyolh pria une nouvelle fois pour que le jeu bifurque. Les signes étaient là. Rawilh avait déjà donné sa vie pour qu’une alternative existe. Il espérait seulement que tous seraient prêts à temps pour peser dans la balance.

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