Le dernier Bakou – 86

Le dernier Bakou – 86

Tiribath avait d’abord entendu le chant. Celui d’un Balibab, il en était certain. Il n’était pas là une minute plus tôt, aucun doute là-dessus non plus. Et il était sans contestation possible le premier Balibab de Piros. Alors d’où venait le chant ?

Planté dans cette caverne, malgré l’ouverture béante sur le ciel et la vue sur la mer d’Ycath, il était aveugle. Qu’à cela ne tienne, il avait déjà expérimenté une autre manière. Depuis que son tronc était scié, il avait perdu le lien permanent avec les Balibabs. Orphelin, privé de ses frères et de la source de savoir immense que représentait leur conscience partagée, il était seul. Pas autant qu’il l’aurait cru cependant avec la veille attentive des êtres qui l’avaient accompagné tour à tour. Mais là, ce chant, c’était le premier qu’il entendait depuis son arrachement du plateau de Singhit. Le premier de la nouvelle vie qui jaillissait à nouveau dans ses veines de bois. Celles du bois palpitant qui montaient des racines replantées en terre. Et celles du bois immobile, figé dans un instant par l’entaille indélébile. Il n’était immobile qu’en apparence. En réalité, le mouvement de ce bois surpassait l’autre en tous points. C’était une course infinie pour explorer le monde qui restait. Pas une fuite en avant, plus loin, plus haut, mais une course en arrière, à l’intérieur, au plus profond de son être. Connecté aux autres, il n’avait jamais eu la curiosité de se pencher sur lui. Il était si petit, si insignifiant, si peu. Il ne rêvait que de toucher les étoiles. Depuis qu’il était là, il avait découvert autre chose. Sa propre grandeur. Son intime conviction. Ses peurs et sa persévérance. La vie qui pulsait dans les racines était la sienne. Peu lui importait qu’elle soit imparfaite ou brouillonne, elle était là. C’est elle qu’il sentait vibrer à l’unisson du chant. Elle qui appelait cette énergie fraternelle. J’ai touché mon unicité et je redécouvre la multitude.

Tiribath avait laissé son être s’émouvoir au contact du chant. Il venait de si loin. Sa voix n’était pas celle des Balibabs qu’il avait quittés bien malgré lui. Elle parlait d’ailleurs, d’un autre temps. Un temps où les Balibabs se promenaient sur Uhnythais. D’une époque où leur passage était admiré et attendu, où le don d’une branche était un cadeau de roi que les Balibabs décidaient de faire à qui savait le recevoir.

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