Le dernier Bakou – 84

Le dernier Bakou – 84

Kirbann n’avait pas revu la femme à son réveil, mais il avait appris son nom. Rarhbynh. Un autre être avait pris soin de lui. Myrtaol. Il avait la peau couleur du sable et une structure aussi fine que les plus hautes branches d’un bouleau. Ses yeux d’un bleu éclatant n’avaient pas de cils mais quelques écailles au pli des paupières. Il avait le crâne lisse et un tatouage partait du haut de son front pour redescendre dans le cou. Plusieurs jours s’étaient écoulés avant que Kirbann ose lui adresser la parole autrement que pour répondre à ses questions. Avait-il bien dormi ? Avait-il faim ? Désirait-il boire ? Souhaitait-il se laver ou satisfaire des besoins plus pressants ? D’abord gêné de s’en remettre à un étranger et qui plus est un non-humain, Kirbann s’était vite rendu compte qu’il était illusoire de vouloir agir seul. Sa première et unique tentative s’était soldée par une chute retentissante sur le plancher qui avait alerté Myrtaol. En plus d’avoir à lui expliquer pourquoi il avait cherché à se lever sans assistance, il avait dû être porté comme un enfant. Son orgueil en avait pris un coup.

Kirbann se souvenait très bien de sa première question. Il avait peu à peu accepté de ne pas encore avoir retrouvé l’usage complet de ses muscles. La douceur et la patience de Myrtaol envers lui l’avaient aidé à supporter la dépendance. Il l’avait longuement étudié et avait fini par demander.

« Qui êtes-vous ? 

— Le garde-chiourme du refuge. » Le sourire qui accompagnait la réponse démentait le ton un peu froid.

— Oui mais d’où venez-vous ? Vous n’êtes pas d’ici.

— Non, en effet. Vous êtes observateur. » Kirbann nota l’ironie. « Je suis originaire d’Yndanie. À la frontière avec les Terres d’Ouest, près du Lac des Deux Terres. Et vous ?

— De l’Ile Perdue. » À ces mots, la physionomie de son interlocuteur changea du tout au tout, mais Kirbann était lancé. « Mais qu’êtes-vous ? Vous n’êtes pas humain.

— Non. Je suis un ondin. » Myrtaol s’affairait à installer Kirbann pour le déjeuner. Il avait appris à apprécier cet humain discret et peu bavard. Il avait souffert au Château, comme tous ceux que Rarhbynh ramenait.

« Ce n’est pas possible.

— Pourquoi ? »  Kirbann prit le temps de réfléchir à la question. Que répondre ? Qu’il n’avait jamais vu d’autres êtres que les humains sur Uhnythais et que cela seul était une preuve ? Qu’il avait lu des récits sur les ondins, les polymorphes et les arbres qui parlent mais que tout cela n’était que contes de bonne femme et histoires pour endormir les enfants ? « Parce que vous l’avez décidé ? Parce que vous ne nous laissez aucune place ? Parce que vous refusez notre existence ? » La mention de l’Ile Perdue avait ouvert les vannes. Myrtaol avait oublié la réserve qu’il gardait en toutes circonstances. Ne pas froisser. Ne pas blesser. Ne pas présumer de ce que les autres ont fait ou sont. C’est ce qui faisait de lui un infirmier hors pair et qui lui valait la confiance de Rarhbynh. Lorsqu’il releva la tête, il croisa le regard interrogatif de Kirbann. Celui-ci le dévisageait sans comprendre cette soudaine colère. « Pardon. Je… Je n’aurais pas dû dire ça.

— Pourquoi ? » La question de Kirbann arrêta net le mea culpa de l’ondin. « Si vous le pensez, pourquoi ne pas le dire ? » Myrtaol secoua la tête. « Ce n’est pas aussi simple.

— Depuis quand des amis ne peuvent pas se dire la vérité ?

— Nous ne sommes pas amis Kirbann. Nous nous connaissons à peine.

— Au contraire. Vous me connaissez beaucoup mieux que la plupart des gens que j’appellerai amis. Vous avez pris soin de moi alors que j’étais perdu, isolé, souffrant. Peu importe qui vous êtes. Vous avez été là lorsque j’en avais besoin. Je vous suis redevable. » Touché malgré lui par ce discours, Myrtaol rétorqua « Vous voyez, le problème est là. Les humains sont concentrés sur eux-mêmes. Je vous ai rendu service et vous vous sentez en dette envers moi. Mais le monde ne s’arrête pas à vous et moi. Je vous ai aidé parce que j’avais la possibilité de le faire. Et vous devriez vous sentir redevable envers l’univers, la vie, la chance. Un jour, quelqu’un aura besoin de vous et vous vous souviendrez peut-être que vous avez reçu de l’aide. Ce jour-là, si vous la redonnez, l’équilibre sera respecté.

— Pourquoi n’appréciez-vous pas l’Ile Perdue ? J’ai vu votre grimace tout à l’heure. »  Myrtaol observa l’humain. Il avait un bon fond. Que savait-il de ce qui s’était passé tant d’années auparavant ?

« C’est une longue histoire. Autrefois, l’Ile Perdue s’appelait Togarè, et elle était le joyau d’Uhnythais. » Togarè ?! L’esprit de Kirbann avait déserté la pièce sitôt le nom prononcé. Togarè était l’éden que chantait sa mère, la grandeur perdue de sa famille, la honte qui gisait sous leurs pas et qui les empêchait de quitter Egarto. Togarè était aussi le berceau d’Uhnythais. L’endroit où la magie s’offrait aux hommes pour que tous vivent en harmonie. Le Throponiss ! Revenu au moment présent, Kirbann s’était relevé avec vivacité, interrompant le récit de Myrtaol.

« Que se passe-t-il ? Qu’avez-vous ?

— Mon livre ! Mon sac ! J’avais un sac lorsque j’ai été enlevé. Savez-vous où il est ? Pourvu qu’il ne soit pas resté au Château ! Je vous en prie… » Kirbann tentait de se lever, contré par les bras étonnamment vigoureux de l’ondin. « Calmez-vous. Je vais voir ce qu’il en est mais restez assis ! Ne bougez pas, je reviens ! »

Pendant l’absence de Myrtaol, le temps parut durer une éternité à Kirbann. Épuisé par ces quelques instants de lutte, son corps était avachi sur les draps, mais son esprit bouillait. Dire que Nysmok avait cherché toute sa vie la clé du Throponiss et que l’ondin venait de la lui offrir sans y penser. Kirbann secoua la tête, bluffé par les coups du hasard. Quelles étaient les probabilités qu’il apprenne cela ici et maintenant ? Il se repassait les pages du livre. L’ayant si souvent lu, avec ou sans Nysmok, des extraits entiers étaient gravés dans sa mémoire. L’un d’eux en particulier s’étalait devant ses yeux. « Lorsque la clé nouvelle de Togarè sera retrouvée, si les êtres de lumière volonté s’associent, les ténèbres reculeront. N’oubliez personne dans la course du temps qui boucle. Rien ne doit être occulté pour que la partie bifurque. D’un grain de sable peut dépendre la réussite ou l’échec. Vous avancez sur la tranche de la feuille, prêts à basculer d’un côté ou de l’autre, êtes-vous certains de savoir de quel côté vous voulez aller ? »

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