Le dernier Bakou – 83

Le dernier Bakou – 83

Tiribath émergeait de la douleur.

Se sentir écartelé par la machine qui entaillait son bois avait été traumatisant au-delà de tout ce qu’il avait anticipé. Longtemps après que le fracas et la vibration se soient arrêtés, il avait continué à en éprouver les résonances. Elles occultaient tout le reste, la douceur de l’âme qui l’accompagnait dans cette descente aux enfers, sa chute physique, l’amputation de ses racines nourricières, l’écrasement de ses plus hautes branches sur le sol ravagé.

Le plateau de Singhit avait toujours été source de vie. Lorsqu’il avait choisi cet emplacement pour s’installer, le plateau grouillait de vie. Insectes, rongeurs, plantes rampantes et arbustes se pressaient pour occuper l’espace. Près de mille cinq cents mètres au-dessus du niveau des mers, les vents du large prenaient le raccourci pour rejoindre la mer d’Aryl depuis la mer de Salmany sans passer par le Cap Changhyl. L’air et le soleil ne manquaient pas. L’eau non plus. Invisibles aux yeux des uhnytiens pressés, des dizaines de rivières et ruisseaux souterrains alimentaient les collines.

Tiribath avait été fier d’appartenir au Peuple des Balibabs. Un peuple au-dessus du reste de la création. Leur conscience collective était un joyau dont il était heureux de représenter une petite facette. Ils étaient là depuis l’origine et rien ne pouvait les atteindre.

Le plateau de Singhit était demeuré un éden pendant trois milliers d’années. Puis les uhnytiens s’étaient découvert une passion pour le temps. Un temps trop court qui leur manquait. Un temps défini dont la disparition les effrayait. Ils avaient commencé à défigurer le paysage, installant la peur au cœur de leur civilisation. La crainte d’arriver en retard. L’angoisse d’avoir vécu pour rien. La terreur du vide immobile et permanent de la mort. Pour occulter la panique qui grandissait avec chaque seconde inutilisée, ils avaient construit un système complexe d’artères de communication à grande vitesse. Autoroutes, voies ferrées, avions, réseau axial, la course au temps était devenue un sport planétaire. Comme si faire plus de choses plus rapidement reculait l’échéance inévitable.

Tiribath découvrait une nouvelle vision du monde. Un monde sens dessus dessous. Un monde où il avait perdu ses racines et ses branches. Un monde où rien n’était sacré, où la vie d’un autre être pouvait finir écrasée par l’ambition et la peur. Un monde où une aide inattendue et désintéressée se présentait. Un monde où quelqu’un vous accompagnait pour ne pas vivre seul l’expérience la plus difficile de votre vie. Un monde où il suffisait de prendre la main qu’on vous tendait pour sortir de l’abîme.

Le plateau de Singhit avait disparu. Les plantes et les arbustes avaient été éradiqués. Les pesticides utilisés avaient attaqué ses racines, pollué l’eau du sous-sol qui l’alimentait. Seuls les Balibabs étaient restés, plus résistants que les autres plantes, incapables de voir qu’ils étaient dans la ligne de mire. Ils avaient sacrifié la vie du plateau en espérant vivre. Une chimère de plus.

Arrivé au cœur de son être, Tiribath avait redécouvert la vérité. Un arbre ne subsiste que par ses racines plongées loin dans le sol pour en ramener l’eau et les nutriments, et ses feuilles étalées au soleil. Peu importait le pedigree de l’espèce, tous avaient les mêmes besoins. L’eau qui leur parvenait encore goutte à goutte les maintenait en vie, mais à quel prix ?

Au fond du désespoir, il avait aperçu une main tendue. Un rayon de lumière qui scintillait au milieu du noir. Une invitation à ne pas baisser les bras. À continuer de se battre pour trouver une autre voie.

Tiribath se demandait si le rocher détaché de la carrière vivait la même sensation d’être écartelé en mille morceaux. Grâce à l’aide reçue, il était toujours là. Dans ses racines replantées en terre comme dans son tronc et ses branches fossilisés. Une part de lui à chaque endroit. Il avait longtemps lutté pour les réunir, effrayé de se sentir séparé. Mais il avait senti autre chose. Une possibilité. Une ouverture. Une vibration, loin d’ici.

Tiribath avait un objectif. Trouver l’explication. Reconnecter le savoir perdu des Balibabs pour sauver son peuple. Deux images motivaient sa détermination. Des arbres itinérants qui parcouraient Uhnythais, choisissant de se mettre à l’abri du danger ou de le contrer. Et la Larme de Viribath. Un morceau de bois coupé de ses racines. Tiribath se sentait à nouveau vivant.

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