Le dernier Bakou – 82

Le dernier Bakou – 82

Dans la chambre de Bob, Albert était toujours assis à son chevet, surveillé de près par le Gardien. Alitt et Rashta discutaient dans un coin de la pièce. Depuis que le géant rouge lui avait donné les herbes de Rawilh, sa respiration s’était apaisée. Sa peau avait presque entièrement muté vers un gris anthracite. Malgré sa teinte foncée, il brillait. Cela évoquait des souvenirs douloureux à Albert. Il se rappelait si bien une autre peau avec la même couleur. Un autre être d’exception. Une autre vie. Bob avait aussi perdu ses cheveux. Les derniers étaient tombés quelques heures plus tôt. Il n’avait pas assisté à la mutation chez Taolinh, mais il avait vu le résultat. Une mèche blanche, qu’elle gardait longue, habilement tressée de manière à cacher le reste de son crâne laissé à nu. Pour un homme, c’était sans doute moins gênant. De temps à autre, le regard d’Albert quittait son fils pour dévisager le Gardien. La réaction de Rawilh en le découvrant avait été révélatrice. Elle le connaissait, et même très bien s’il se fiait à leurs embrassades et à l’accueil froid qu’il avait lui-même reçu de cette boule de poils. Albert était certain de ne l’avoir jamais vu auprès de Noalinn, ni de Taolinh, dans les trois cents années ou presque qu’il avait vécues à leurs côtés. Comment était-ce possible ? Il hésitait à poser la question lorsque Bob se réveilla.

« Père ? » Il semblait désorienté. Il s’appuya sur le bord du lit pour s’asseoir. « Que s’est-il passé ? Pourquoi suis-je chez nous ? Ai-je été renvoyé d’Ahrmonnhyah ? » L’éclat de rire qui accueillit ses interrogations l’étonna. Il tourna la tête et découvrit Rashta qui se tenait les côtes.

« Décidément Bob, tu me surprendras toujours ! Il n’y a que toi pour t’inquiéter de l’université alors que tu viens de passer presque deux semaines dans un semi-coma ! 

— Deux semaines ? Tu es sérieux ? » Tout en parlant, Bob avait tendu ses bras devant lui. Il contemplait ses mains, les tournant d’un côté puis de l’autre, se frottant la peau comme s’il espérait que ce soit juste une couche de poussière. Il ajouta à mi-voix « Alors ce n’était pas un rêve. » Il regarda son père. « Tiribath ?

— Il va bien. Aussi bien que possible après ce qu’il a subi. Tes soins et ceux de tes amis » il montra Alitt et Rashta « ont fait des miracles. »

Bob ferma les yeux. Il tentait de raccrocher les images éparses de ses souvenirs. « L’Ile Perdue ?

— Nous y sommes passés mais nous avons continué notre chemin jusqu’à Gialith. » Rashta s’était approché dès que Bob avait commencé à parler.

« La femme aux cheveux blancs.

— Rawilh.

— Elle m’a sauvé la vie » des larmes jaillirent de ses yeux « et elle l’a payé de la sienne.

— Que dis-tu ? » Rashta s’inquiétait. « Elle était avec Xilistt et Azyolh. En es-tu certain ? » Le regard de son ami était éloquent. Rashta se prit la tête entre les mains. « J’aurais dû rester avec eux. J’aurais pu les aider.

— Non. » La voix de Bob était douce mais ferme. « Ne me demande pas pourquoi, mais je sais qu’il y avait un joueur de trop ce soir-là. L’un de nous devait mourir. Si tu étais resté, tu aurais peut-être sauvé Rawilh, mais quelqu’un d’autre serait mort. L’équilibre doit être maintenu, coûte que coûte. Aucun de nous ne peut changer ce qui doit être. » Rashta se tourna vers Albert. « Voulez-vous que nous allions à leur recherche ? » Albert regarda son fils qui refusa de la tête. « Non. Si Azyolh et Xilistt sont en vie, j’ai confiance en leurs capacités. Ils nous retrouveront lorsqu’ils seront prêts. Que devons-nous faire Bob ? »

Alitt observait la scène qui se déroulait sous ses yeux. Depuis qu’ils étaient revenus, il était persuadé qu’Azyolh avait parlé de la lettre à Albert. Mais en cet instant, il n’en était plus si certain. Devait-il partager ce qu’il savait ? Était-ce le bon moment ? Y en aurait-il un d’ailleurs ? Il sentit un regard interrogateur de Rashta. Ses volutes. Il observa son avant-bras. Les couleurs avaient à peine terni, mais ses frères le connaissaient mieux que tout le monde, et Rashta avait décelé un point noir. Il réfléchissait à la meilleure manière de faire son annonce quand Bob le prit de court.

« Je dois partir. Enfin, si l’un de vous veut bien m’aider.

— Évidemment. » La réponse de Rashta n’avait devancé celles d’Albert et Alitt que d’une fraction de seconde. « Où veux-tu aller ?

— Partout. » Devant les airs perplexes qui l’entouraient, il précisa. « Partout où des êtres de magie souffrent en silence. Nous sommes dans l’œil du cyclone. Tout paraît calme, mais ce qui s’annonce sera terrible. Le jeu a dérivé. Il est hors de tout contrôle depuis trop longtemps et nous avons une occasion de le remettre dans les rails. » Il les regarda tour à tour. « Une seule chance. Un point de pivot temporel. » Utilisant ses mains pour dessiner des figures géométriques dans l’air, il se concentra. « Dans trois jours, tout sera résolu. Soit nous aurons réussi à regrouper nos forces pour agir et influencer le cours du jeu, soit nous repartirons en vitesse accélérée vers l’extinction d’Uhnythais telle que nous la connaissons. »

Albert hocha la tête. « Très bien. Par où veux-tu commencer ?

— Mildhao.

— Avec qui veux-tu y aller ? » Rashta avait fait de son mieux pour poser sa question d’un air détaché.

« Nous devons y aller tous ensemble.

— Même Norula et Anthary ? » Alitt se demandait s’il était bien raisonnable d’imposer à l’humain un nouveau voyage de ce genre. Bob le regarda un instant comme s’il essayait de voir à travers le temps. « Non. Ils ont un autre chemin à suivre. Seulement vous trois, lui » désignant le Gardien, « et moi. »

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