Le dernier Bakou – 81

Le dernier Bakou – 81

Lorsque Norula entra dans le salon, la première chose qu’il aperçut fut Anthary en grande conversation avec un scorpion et un ouistiti. La scène ne lui était pas inhabituelle, mais il était surpris de la résilience de l’humain.

Chez Rawilh, il l’avait trouvé effrayé, prostré, comme quelqu’un qui vient de vivre une expérience désagréable et qui a du mal à croire que c’est fini. Ici, il était détendu, amical, souriant. Et pourtant le scorpion qui lui faisait face était de belle taille, et le polymorphe n’ignorait pas que les humains étaient peu friands de ce genre d’invertébrés. Quand le ouistiti tourna la tête pour le saluer, Anthary suivit son regard. Norula sentit toutes ses interrogations, mais ce qui dominait était la curiosité.

« Qui êtes-vous ? » Norula reprit un instant l’aspect qu’il avait eu chez Rawilh. La compréhension se fit dans l’esprit de l’humain. « Je suis un polymorphe. Tel que vous me voyez ici, je suis entièrement moi. Aucun emprunt à qui que ce soit.

— Vous pouvez vous transformer à volonté ?

— Absolument.

— En n’importe qui ?

— À peu près, et en n’importe quoi tout autant.

— En choses aussi ? Le pied ! » L’enthousiasme de l’humain était contagieux. « Pas tant que ça. Ce n’est pas toujours très confortable ! »

« Hm hm ! » Une toux les interrompit. « Je n’aimerais pas mettre un terme à des retrouvailles aussi réjouissantes, mais nous avons du pain sur la planche si je puis dire. 

— Qui êtes-vous ? » Norula s’interrogeait. Ces animaux ne ressemblaient pas à ceux qu’il avait l’habitude de croiser sur Uhnythais.

« Ce sont Tarnyth et Dakhtassi. Les Essentiels. » Se tournant vers eux sans attendre la réponse du polymorphe, Anthary ajouta « Que pouvons-nous faire ? Je croyais que Bob était la clé de tout.

— En effet jeune homme, mais cela ne veut pas dire que nous devons rester les bras croisés. » Dakhtassi tentait de prendre l’air grave, mais sa face plissée et ses poils hirsutes ne lui facilitaient pas la tâche. « Nous devons aider les Balibabs.

— Ce que nous avons fait à Singhit n’a pas suffi ? » Norula revoyait distinctement le plateau. S’il fallait y retourner, il le ferait sans hésiter, mais sans Azyolh le déplacement serait moins aisé.

« Qui sont les Balibabs ? » Anthary avait des préoccupations plus terre à terre.

— Les Balibabs sont le peuple des arbres, la mémoire d’Uhnythais et son enveloppe extérieure et visible. Lorsqu’ils auront été arrachés, le cœur magique d’Uhnythais n’aura plus de protection. La leur est primordiale. » Tarnyth se tourna vers le polymorphe. « Ce que vous avez fait à Singhit était parfait à ce moment-là. Mais le Carré Ticien a pris de nouvelles dispositions et nous devons nous attendre à un renouvellement des attaques.

— Que faire ? Démonter les outils ne tient qu’un temps. Pour aller plus loin, il nous faudra des moyens d’action plus conséquents. La non-violence ne les arrêtera pas.

— Ne rien faire ne les arrêtera pas. » Dakhtassi connaissait bien ce reproche. Dès que la situation devenait compliquée, certains êtres de magie étaient prêts à en découdre. « Mais nous ne devons pas tomber dans leurs travers. Utiliser la violence comme eux n’aboutira qu’à créer plus de tensions et plus de rancœur.

— À force de ne pas riposter, nous avons été chassés de chez nous ! Nos forêts et nos cours d’eau sont pollués, et la plupart des humains pensent que nous n’existons pas. Uhnythais est notre planète Dakhtassi ! Je ne vais pas les laisser l’assassiner sans rien faire !

— Ce n’est pas ce que je te demande Norula. » Le ouistiti comprenait si bien cette colère. Elle l’avait agité pendant des siècles. Et aujourd’hui, alors qu’il avait l’impression d’avoir fait la paix avec elle, voilà qu’on le mettait face à un miroir. Comment agir sans réagir ? « Nous utiliserons tout ce qui est possible pour les arrêter, sans les cibler directement ni les tuer. »

Anthary intervint. « Je ne connais pas votre monde, mais je suis d’accord avec Norula. Je ne vois pas très bien comment faire. »

Tarnyth prit la parole. « Vous pouvez déclencher une tornade, mais pas décider de leur faire tomber un arbre dessus. Vous pouvez augmenter le débit d’une rivière ou la dévoyer de son lit, mais pas leur garder la tête sous l’eau volontairement. Vous pouvez… »

Anthary lui coupa la parole en regardant Norula. « Vous pouvez faire ça ?

— Non. Enfin pas exactement. Mais je connais des gens qui peuvent le faire.

— Qui ?

— Et bien pour l’eau les ondins sont les mieux placés. Ils nous aideront si on leur demande.

— Vous en connaissez ?

— Oh oui. » Norula riait. « La moitié de ma famille est ondine, ce n’est pas un problème.

— Et pour les tornades ? »

Le polymorphe réfléchissait. « Sans doute les dieux, mais je ne sais pas s’ils accepteront. En attendant, je peux contacter les animaux. Creuser des galeries sous les routes, affaiblir les ponts et les barrages, tout cela est dans leurs cordes. Et je pense que les Balibabs seront prêts à nous aider aussi. Le seul problème va être le transport. Azyolh n’est pas ici, et les autres dieux sont un peu occupés.

Dakhtassi le rassura. « Je peux m’en occuper. J’ai quitté le Conseil des Essentiels avec mes pouvoirs et nous ne serons pas retardés par les trajets, je vous le promets ! »

——————–