Le dernier Bakou – 80

Le dernier Bakou – 80

Azyolh examinait le bâton que Xilistt avait récupéré dans les affaires de sa mère. Dès qu’il l’avait eu entre les mains, il avait reconnu la vibration du bois. Un Balibab. Mais un Balibab qui n’avait pas souffert comme Tiribath. Ses doigts sentaient la chaleur du bois, le calme de l’esprit et la douceur du partage. Il effleura la surface de la main. Des caractères s’enroulaient sur la longueur du bâton. Il le tendit à Xilistt.

« Que sais-tu sur cet objet ? »

Xilistt avait observé le vieil homme. Le bois lui avait parlé, il en aurait mis sa main à couper. Il pouvait lui dire. Reprendre l’histoire depuis le début. Terminer le récit que sa mère n’avait pas eu le temps de partager. Une vague de tristesse passa. Il avait appris à les laisser vivre sans chercher ni à les retenir ni à les éviter. Sa peine était toujours là, mais la vie continuait.

« C’est la Larme de Viribath. Le bâton des Bakoues d’Uhnythais.

— Il vient d’un Balibab. » Xilistt acquiesça. « Comment est-ce possible ? » Azyolh se remémorait l’agonie de Tiribath. Y avait-il une autre voie ?

« Il a été forgé par le sacrifice volontaire d’un Balibab.

— Que veux-tu dire ?

— D’après les légendes des Wishtoh, avant que les terriens n’arrivent sur Uhnythais la vie était très différente. Les Balibabs étaient pour la plupart itinérants. Ils ne tenaient pas en place et se promenaient d’un bout à l’autre de la planète. Ils échangeaient avec les autres peuples uhnytiens et leur bois a toujours eu beaucoup de valeur. Il est extrêmement rare, puisque les Balibabs sont presque immortels. L’unique manière d’en obtenir un morceau est de les convaincre. Une seule famille avait les connaissances nécessaires au prélèvement. Elle avait été choisie par les Balibabs eux-mêmes qui avaient une confiance absolue en leur humanité et leur empathie. Chaque Balibab qui voulait faire don d’une branche se rendait donc à Egarto…

— Egarto, dis-tu ? Sur l’Ile Perdue ?

— À cette époque, elle s’appelait Togarè, mais il s’agit du même endroit, en effet.

— Que sont-ils devenus ?

— Les Balibabs ?

— Non, cette famille dont tu parlais.

— Ah, les Laory. Tout s’est bien passé pendant des centaines d’années. Mais un jour, deux cousins décidèrent de tuer la poule aux œufs d’or. Attendre patiemment qu’un Balibab se présente volontairement ne rapportait pas assez pour eux. Ils organisèrent un guet-apens pour convaincre les Balibabs de venir à Togarè et pouvoir ainsi les dépouiller.

— Ont-ils réussi ? » Azyolh espérait de toutes ses forces que non, mais il ne se faisait guère d’illusions. La disparition de ce savoir n’était pas fortuite.

— Oui. Au-delà de leurs attentes. Là où ils obtenaient auparavant dix branches par an, ils reçurent dix Balibabs en un mois. Les deux cousins ont fait fortune sur ce massacre, mais les Balibabs ne sont plus jamais retournés à Togarè qu’ils ont rebaptisée l’Île Perdue. Et ils ont rayé la famille Laory de leur vie.

— Connais-tu leur nom ?

— Dhossal. Cranyss et Diorthais Dhossal. À l’époque, le dépositaire du savoir était Jarul Laory. Un homme bon qui adorait son métier et qui respectait les Balibabs. Mais il n’avait qu’une fille, et il trouvait que ce n’était pas un métier pour elle. Il avait donc choisi de former les deux fils de sa sœur.

— Il a dû le regretter amèrement.

— Il s’est suicidé peu après le massacre. Il ne supportait pas l’idée d’être responsable de ce qui s’était passé, même s’il n’était pas coupable. Aujourd’hui, il ne reste qu’un Balibab sur l’Île Perdue. Celui du jardin de Nysmok qui a racheté l’ancienne maison des Laory. Il n’a jamais voulu partir pour honorer la mémoire de son ami Jarul. Mais le savoir a disparu avec lui.

— En quoi ce bâton peut-il aider Bob ? Je sens son énergie et je vois l’intégrité du bois, mais je ne comprends pas très bien en quoi il est si important.

— Parce que nous ne sommes pas Bakoues. Pour nous, il a l’air ordinaire. Mais d’après ce que disait ma mère, lorsqu’il était en contact avec les Bakoues d’Uhnythais, il se transformait. Ma mère ignorait que Taolinh avait accouché. Bob doit être son enfant.

— L’un des enfants.

— Pardon ? »

Azyolh raconta à Xilistt la lettre de Taolinh. Le jeune homme assimilait ces nouvelles informations. Une autre enfant de la lignée était peut-être vivante. Mais comment découvrir où elle était ? Il avait déjà du mal à croire que Bob était son cousin. Pendant si longtemps, il n’y avait eu que lui et sa mère, et voilà que deux étrangers entraient dans sa vie. Une nouvelle question d’Azyolh le tira de ses réflexions. « Cela veut dire qu’il y a deux Bakous. Nous avons plus de chance de réussir à soigner le cœur.

— Non ! Ne crois pas ça Azyolh. Il n’existe qu’une Bakoue par génération. Jusqu’à présent, seules des femmes avaient été Bakoues. Mon grand-père pensait que ma mère le deviendrait lorsque Taolinh est morte. Mais rien ne s’est passé. Elle a supposé qu’une autre famille avait reçu la Lignée. Personne n’imaginait qu’un homme pouvait l’être.

— Mais toi, tu as été formé ?

— En quelque sorte. Mes ancêtres sont toujours restés aux côtés de Noalinn et de Taolinh, elles agissaient et nous étions les gardiens du savoir. Dans la bibliothèque de ma mère se trouvaient des dizaines de livres ou cahiers avec des informations sur les Bakoues. Lorsque Taolinh a disparu, mon grand-père l’a cherché pendant des mois. Et puis un jour, la Larme de Viribath a été posée devant la porte de sa maison. Il a compris tout de suite qu’elle était morte. Il n’avait pas vu son corps, et il n’avait pas de sépulture, mais la seule chose qui sépare la Larme de la Bakoue est la mort. » Il leva la main pour arrêter la question d’Azyolh. « Ne me demande pas comment cela fonctionne, je l’ignore. Mais je sais deux choses. La Bakoue ne peut pas toucher la Larme avant la fin de sa formation. Et une fois qu’elle l’a saisie, elle ne le quittera plus avant son dernier jour.

— Mais Bob n’a reçu aucun enseignement.

— Seule Taolinh aurait pu le lui dispenser. D’ordinaire, les Bakoues n’ont qu’une enfant à qui elles transmettent leurs connaissances. Il n’y a eu que deux précédents. Hedilynn qui a eu trois enfants.

— Et le deuxième ?

— Ticienne Kolpory.

— L’auteure du livre ?

— Elle-même. Elle l’a écrit parce qu’elle se sentait en danger et que sa fille était trop jeune pour pouvoir être formée.

— Alors il peut suffire pour Bob aussi ? » L’espoir était palpable dans la voix d’Azyolh.

« Personne ne le sait. L’ouvrage a disparu à la mort de Ticienne Kolpory et d’après ce que je sais, il a contribué à la persécution des êtres de magie depuis. Il a été dévoyé et des extraits ont été sortis de leur contexte pour lancer une chasse aux sorcières à l’encontre des anciens habitants d’Uhnythais.

— Que s’est-il passé pour la fille de Ticienne Kolpory ?

— Elle est morte quelques années après sa mère et la charge de Bakoue s’est reportée sur ma famille. »

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