Le dernier Bakou – 8

Le dernier Bakou – 8

Au Nord d’Ahrmonnhyah, au sein d’une colline qui dominait le lac d’Ahrp et le début du lacet d’Ahrmin, Staccali arpentait la salle des Essentiels. Elle attendait l’arrivée de ses collègues avec impatience. Dernière arrivée parmi eux, elle avait encore l’impression de devoir faire ses preuves à chaque rencontre, malgré ses trois cents ans d’ancienneté à ce poste.

Sa mère et sa grand-mère avait été Essentielles avant elle et elle était fière de cette filiation entièrement féminine. Cela n’avait aucune importance ici, mais elle gardait de ses cinquante premières années sur Uhnythais un besoin de savoir la matrice représentée à parts égales. Il y avait encore tant d’endroits où elle n’avait pas droit de cité. L’arrivée de Shinso arrêta le train des pensées de l’araignée. Comme à son habitude, le corbeau avait les plumes brillantes et lissées comme celles d’un canard après un bain. Il était coquet et le savait. Staccali se moquait souvent de lui à ce sujet.

Il était suivi de près par Harkanh. L’arrivée du dragon précédait de peu celle de Tarnyth et Dakhtassi. Il ne manquait plus qu’Inhergo. L’aigle arrivait toujours bon dernier, quand il arrivait. Il ne savait jamais résister à un bon vol, et il était hors de question de lui faire abréger sa ballade, quel que soit le prétexte présenté. Quand à Dorilh, elle était à demeure dans l’Arhmin, s’étant depuis longtemps adaptée à l’eau douce, et elle arrivait sans faute avec le dernier Essentiel.

Quand tous furent installés, Harkanh prit la parole.

« Je vous ai réuni aujourd’hui car la situation empire chaque jour. Nous avons pris des mesures inhabituelles pour trouver une solution au dépérissement d’Uhnythais, mais j’ai peur que nous arrivions trop tard. »

Dans le tumulte qui suivit cette déclaration, chaque Essentiel tentait de donner son point de vue, qui d’accord avec le dragon, et qui le trouvant quelque peu pessimiste. Ce fut d’ailleurs l’angle d’attaque de Tarnyth.

« De quelles nouvelles te prévaux-tu pour nous tenir un tel discours ? Les difficultés d’Uhnythais sont anciennes et bien connues de tous les Essentiels. Les générations précédentes nous ont alertés sur les dangers de la disparition de la magie. Ce n’estni une surprise ni une fatalité. Nous avons-nous-mêmes agi pour contrer le cours des évènements.

– Je suis d’accord avec Harkanh », contra Dakthassi. Le ouistiti parlait peu et chacune de ses interventions était d’autant plus remarquée. « Le Cœur d’Uhnythais se meurt et rien de ce que nous avons fait n’y change quoi que ce soit. Chaque battement est un peu plus faible que les autres, et à ce rythme, Uhnythais ne verra pas la fin de l’année. »

Les Essentiels se regardèrent, conscients de l’urgence du problème. C’était la première fois de leur histoire qu’ils se trouvaient face à un problème insoluble pour eux. Ils en avaient discuté pendant des heures, des semaines et des mois. Intervenir dans le cursus d’Ahrmonnhyah avait été dans la balance avant la dernière promotion, cent quarante-deux ans plus tôt. Au dernier moment, les plus sceptiques du groupe, Tarnyth, Staccali et Dorilh, avaient décidé de ne pas participer. Hors il était impensable de séparer les Sept Essentiels, tant leurs enseignements étaient complémentaires les uns des autres, et tous étaient donc restés à l’écart, simples observateurs.

Ils avaient eu foi dans la capacité d’une nouvelle génération de dieux à apporter un regard neuf, à trouver des solutions innovantes, à motiver les hommes. Aujourd’hui force leur était de reconnaître que rien n’avait fonctionné. Cela n’avait même pas ralenti l’évolution.

Ils sentaient tous le souffle encombré du Cœur. Celui-ci était la vie qui pulsait dans leurs veines. Ils étaient moins affectés que les uhnytiens puisque leur transformation en Essentiels avait modifié la structure même de leurs gènes pour augmenter leur longévité mais ils en ressentaient chaque variation et chaque soubresaut.

« Il est trop tôt pour savoir si la voie que nous avons choisie cette fois donnera des fruits. » Shinso mettait souvent tout le monde d’accord. Cette fois-ci comme les autres. « Nous devons patienter. Enseigner ce que nous savons à tous les élèves d’Ahrmonnhyah, dieux et non-dieux, pour leur donner toutes les chances de résoudre le problème qui nous résiste.

– Mais pourquoi ne pas leur dire ce que nous attendons d’eux ? » Staccali détestait les omissions et était toujours pour une transparence complète.

Inhergo lui répondit.

« Nous ne savons pas quel est le remède, et nous ne savons pas précisément qui doit l’administrer. Comment veux-tu formuler cela ? Si tu as une idée, libre à toi de le faire, mais pour ma part je ne vois pas très bien comment le leur présenter. Ça a déjà été assez compliqué avec le conseil des Tuteurs, alors imagine avec 29 élèves… N’oublions pas que nous avons la responsabilité de ce monde. Nous portons celle de l’échec ou de la réussite de ce qui se passera demain, comme de ce qui s’est passé hier. Nous devons porter la pression de la connaissance, mais partager cette dernière afin de donner aux étudiants d’Ahrmonnhyah tous les outils possibles.

S’ils sont à la hauteur de leur tâche, ils ont déjà remarqué le problème, ou le feront sans tarder dès qu’ils seront en contact avec la réalité d’Uhnythais. A nous de les soutenir alors et de les éclairer lorsqu’ils en feront la demande. »

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