Le dernier Bakou – 76

Le dernier Bakou – 76

Une semaine était passée depuis la mort de Rawilh. Xilistt n’avait presque pas mangé et encore moins parlé. Il s’asseyait au bord de la rivière, à l’ombre d’un Balibab. Les premières fois, il était venu là en pèlerinage. L’endroit où il avait vu le corps de sa mère pour la dernière fois. Il aimait le bruit de l’eau et la douceur des buissons fleuris. À mesure que les heures et les jours défilaient, il sortait de sa torpeur. Il remarquait les rochers polis par le courant, le sentier qui suivait le bord de la rivière, les anfractuosités sur la paroi des falaises. Il commençait à reconnaître les habitants du Refuge. Il lui semblait que chaque plante, chaque insecte et chaque animal lui parlait. Un sentiment étrange, même pour un défenseur de la nature tel que lui. Il avait toujours considéré les plantes et les animaux comme des éléments en danger dans la société uhnytienne, des composantes incapables de prendre soin d’elles-mêmes. Son séjour ici l’obligeait à revoir ses positions.

Il découvrait un monde de sagesse qui fuyait la confrontation lorsque l’issue en était certaine et défavorable. Une communauté qui savait se replier et reconstituer ses forces en attendant le moment propice. Des êtres d’une patience à l’échelle de l’univers. Qu’importait la partie d’aujourd’hui ? Celle que nous jouons est en cours depuis trois mille cinq cents ans, et la roue finira par tourner.

Ce jour-là, il emprunta le sentier qui s’écartait de la rivière. L’eau avait lavé ses plaies et elles commençaient à cicatriser. Le temps ferait le reste. Pour l’heure, il fallait penser aux vivants. Il avait vu Azyolh s’éloigner de ce côté et il voulait lui parler. Il avait du mal à admettre que le vieil homme soit un dieu. Malgré les histoires de sa mère, fréquenter un dieu ne lui semblait pas naturel. Au premier abord, il n’avait rien d’exceptionnel. Il ressemblait plus à un vieillard encore en forme au mépris de son âge qu’à un dieu. Il avait parcouru près de trois kilomètres lorsqu’il les aperçut. Il s’arrêta pour observer une scène surprenante. Azyolh parlait à un dragon et ils paraissaient tous les deux très gais. Xilistt voyait le cou du dragon tressauter de joie et Azyolh riait de bon cœur. Il était juché sur un monticule pour se trouver au niveau de la tête du reptile. En s’approchant, Xilistt constata que le promontoire avait été fabriqué de main d’homme ou en tout cas par un être doté d’un grand sens pratique. Des marches sculptées dans la roche lui permirent de monter sans peine.

« Bonjour Azyolh.

— Bonjour Xilistt. Je te présente mon amie Maretinn, matriarche des dragons des Trois Provinces. » Il inclina la tête pour la saluer, ne sachant pas très bien quelles étaient les règles de bienséance en un tel cas. La femelle dragon tourna la tête pour le scruter de plus près.

« Ainsi c’est toi. Le descendant de Basthyl. » Estomaqué, il ne répondit pas tout de suite. « Tes ancêtres étaient des gens de confiance Xilistt Wishtoh. » Elle avança la tête et s’arrêta à moins d’un mètre de lui. Il aurait pu lui toucher les naseaux en tendant le bras. « J’espère que tu tiens d’eux. » Cette fois, il retrouva la voix.

« Mon nom est Bhrystok. »

Maretinn plissa les yeux et lui montra les dents dans ce qui pouvait passer pour un sourire. C’était beaucoup plus impressionnant, vu de près.

« Peu importe. Tu es le troisième jalon de la lignée Wishtoh. Il est intéressant de constater que les trois éléments se sont recréés dans les deux branches restantes. » Elle pivota vers Azyolh. « Je t’ai donné les informations dont je disposais, Veilleur de l’Eau. Celui-ci » elle tourna une oreille vers Xilistt « complètera. Je dois repartir pour veiller sur le Refuge des Monts Dorés. Les attaques s’intensifient sur toute la planète et je ne peux pas m’attarder. Prenez soin les uns des autres. » Elle leva le cou vers le ciel, vérifia que rien n’était au chemin avant de déployer ses ailes et s’envola. Xilistt se tourna vers Azyolh.

« Comment connaît-elle mes ancêtres ? »

Azyolh lui sourit. « Te souviens-tu des histoires que ta mère te racontait ? Celles des Bakous et du Conte des Sept Lunes ?

— Évidemment. » Il grimaça un sourire. « Elle m’a bassiné avec ça pendant des années. Ce ne sont que des légendes.

— Vraiment ? » Azyolh l’interrogeait du regard.

Xilistt réfléchit. « Et bien, je suppose que ce garçon à la peau grise pourrait être un Bakou, mais…

— Mais ?

— La magie n’existe pas.

— Mm. Je vois. » L’air entendu d’Azyolh le mettait mal à l’aise. « Tandis que les dragons qui parlent sont chose courante. »

Au pied du mur, il rit de bonne grâce. « Bien entendu. Ainsi que les araignées et les arbres. Mais cela n’a rien à voir avec la magie.

— Évidemment. » Azyolh reprit son sérieux. « Xilistt, il faut que je te pose une question. Avant de partir de Gialith, Rawilh voulait que nous allions chercher quelque chose. Elle a dit que cela pourrait sauver le Bakou. Sais-tu ce que c’est ? »

Il revit cet instant. Sa mère blessée, Azyolh aussi, le bruit et la fumée. Et l’insistance avec laquelle elle agrippait sa main. Ce ne pouvait être qu’une chose. Mais comment le récupérer maintenant ? La maison devait être en ruines. Serait-il encore entier ? « Oui, mais il est trop tard. » Maman, je suis tellement désolé.

« Peut-être pas. » Devant l’incompréhension du jeune homme, Azyolh précisa. « Au dernier moment, j’ai amené avec nous tout ce qui se trouvait dans la maison. C’est pour cela que nous sommes arrivés ici au lieu de rejoindre les autres chez Albert. Je n’avais pas assez de forces pour emmener autant de choses aussi loin.

— Où est-ce ? » Xilistt sentait l’espoir renaître. Et si ?

Azyolh attrapa le jeune homme et les transporta vers la caverne que Mayla avait mise à leur disposition. Comme les fois précédentes, il fut touché par ce tas d’objets hétéroclites. Le reste d’une vie. Xilistt se tenait à l’entrée de la grotte. Il remarqua les bibliothèques en vrac, la vaisselle dans le buffet placé à l’horizontale. Les coussins préférés de sa mère, sa boîte à couture et ses pots à onguents et herbes. Il était là. Recouvert d’un peu de poussière, coincé entre un fauteuil et une horloge, mais entier ! Le soulagement envahit le jeune homme. Il tomba à genoux, baigné de gratitude.

——————–