Le dernier Bakou – 74

Le dernier Bakou – 74

Faryss passait une journée difficile. Les mauvaises nouvelles s’accumulaient. Le Bakou n’était pas dans les décombres de la maison de Gialith. Par tous les dieux que ces gens-là avaient la tête dure ! Il enrageait. Il était décidé à se venger sur Jokalil quand il avait appris que son petit-fils était mort. Il l’aurait cru plus résistant. À peine deux semaines. Certains cobayes avaient tenu plus de trois mois. Il y avait encore du travail avant d’atteindre une autonomie complète. Si la culture hors sol était un franc succès pour les plantes, les résultats étaient plus mitigés avec les hommes ou les animaux. Il ne ménageait pourtant pas ses efforts.

Le programme « magie de synthèse » avait commencé trente ans plus tôt. Trente ans de recherche, d’analyse, d’expérimentation. Trente ans à rêver d’un monde alternatif et à le construire, cellule après cellule. Trente ans de dissimulation. Trente ans à œuvrer le jour pour satisfaire son commanditaire et la nuit pour atteindre son propre objectif. L’un et l’autre mêlés. Il avait été le premier cobaye de ses travaux sur le remplacement des cellules humaines. Se donner la chance de devenir Bakou. Ne pas laisser la vieillesse le déposséder de son rêve.

L’hôtel où il était descendu à Kinka dominait le Lac Intérieur de plus de cinq cents mètres. Une prouesse d’acier et de béton qui avait pris dix ans à construire. Côté intérieur, le désert contrilien s’étendait sur deux mille sept cent cinquante kilomètres. Le contraste entre les deux visages de la ville le surprenait toujours. L’adaptabilité humaine aux défis les plus fous était une motivation de chaque instant. De tous les pays d’Uhnythais, les Contrées Sud étaient le plus long, le plus sec, le plus inhospitalier, et pourtant le plus riche. Les grands chambellans avaient su protéger leurs intérêts face aux industries dakyroises. Le sous-sol contrilien regorgeait de minerais rares comme celui d’Azyrie, mais là où les azyriens s’étaient fait piller leurs ressources par un voisin encombrant et peu regardant, les contriliens avaient prospéré sur la demande planétaire. La bourse de Kinka était la place forte des finances uhnytiennes ce qui expliquait la présence du Carré Ticien dans la ville. L’argent était le carburant de base de l’organisation.

Faryss se détourna de la façade vitrée. Il lui restait quelques heures avant le début de la réunion. Juste le temps de rendre visite à un nouveau fournisseur.

Lorsqu’il sortit de l’hôtel, la chaleur étouffante du désert l’assaillit. Il ôta son chapeau pour s’essuyer le front, tout en faisant un pas de côté pour éviter un enfant qui jouait. Il rêvait d’un univers de synthèse où les avenues seraient climatisées et réservées aux personnes utiles à la société. À quoi bon gaspiller des ressources pour peupler le monde ? Il avait toujours préféré la qualité à la quantité. Il s’enfonça dans la vieille ville. L’étroitesse des rues empêchait le soleil de pénétrer jusqu’ici et apportait un semblant de fraîcheur appréciable. Il sentait la légère brise du lac qui caressait le linge séchant aux fenêtres. Il accéléra le pas en suivant les instructions. Troisième allée à gauche et quatrième porte à droite. Il arrivait. Une aubaine. L’un de ses fournisseurs prenait sa retraite et lui avait recommandé un remplaçant. Leurs premiers échanges étaient prometteurs. Une marchandise de premier ordre, un respect des délais inattendu dans ce domaine, et un tarif inférieur à la moyenne du marché.

Une porte rouge se tenait devant lui. Une de ces portes anciennes à deux battants, sans poignée à l’extérieur. Une petite grille en fer forgé protégeait une fenêtre carrée au milieu du vantail de droite, fermée par un volet. Il frappa. Aucune plaque n’était visible, mais dans ce genre d’activités, rester discret était préférable. Il savait que les autorités contriliennes étaient presque aussi accommodantes que les banghisses, mais deux précautions valent mieux qu’une. Le volet s’ouvrit derrière la grille. Il s’annonça et entendit le claquement d’un verrou. Le battant pivota sans bruit vers l’intérieur, laissant entrevoir un dallage de pierre. Il entra et se retourna pour découvrir qui l’accueillait. Il eut un mouvement de recul en reconnaissant le visage dans l’ombre de la porte. Non ! Ce n’était pas possible ! Cet homme était mort, il l’avait constaté de ses propres yeux. Le cœur en feu, il fit demi-tour, mais l’issue s’était refermée ! La panique montait. Il ne savait que trop bien ce qu’il avait fait à cet homme. Il se démenait pour trouver une sortie. La sueur coulait le long de son corps. Les cheveux étaient collés sur son front, sous le chapeau qui pesait une tonne. Ne pas rester au même endroit. Chercher une ouverture. Une lueur attira son regard. Un rayon de soleil jouait avec l’ombre des marches. Il s’engouffra sous l’escalier. NON ! Une cour intérieure cernée de murs. Aucune échappatoire n’était possible. Lorsqu’il entendit les pas s’approcher derrière lui, Faryss sentit ses muscles se contracter, prêts à rendre le premier coup. « Bienvenue en enfer, monsieur Wishtoh. »

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