Le dernier Bakou – 72

Le dernier Bakou – 72

Bibbalyl était parvenu près du chalet en un quart de seconde. Le Maître lui avait certifié qu’il garderait ses pouvoirs s’il quittait les Essentiels volontairement et il avait eu raison, comme toujours. Il pouvait parcourir quelques kilomètres comme n’importe quel animal, mais il préférait de loin se téléporter.

Il coucha les oreilles en arrière, à l’affût du moindre bruit, et s’assit, prenant quelques minutes pour soigner son entrée. Sa langue lissait ses poils avec application. Il tendit une patte devant lui, admirant leur soyeux. Il eut une pensée pour ses anciens compagnons Essentiels. Quelle chance il avait d’être né avec quatre pattes, un museau fin et un pelage doux. Lorsqu’il imaginait qu’il aurait pu naître scorpion, requin ou corbeau, il frissonnait. Un miaulement suffisait à attendrir la plupart des humains, et il avait usé et abusé de ce charme inné. Il lui manquait seulement une carrure un peu plus étoffée. S’il avait pu naître dans la savane azyrienne ou la forêt banghisse, son pedigree aurait plus de gueule. Malgré tout, il avait fait son chemin. Qui aurait parié une pièce sur le minet efflanqué qui traînait dans les rues du port de Tavaly ? Son don d’observation l’avait sauvé. Il avait très vite compris qui contrôlait la zone. Savoir se faire bien voir était son atout majeur. Rendre service à bon escient et que les autres vous soient redevables. Voilà ce qui l’avait promu en quelques années au sein des êtres qui comptaient dans le commerce international. Le port de Tavaly était déjà à l’époque une plaque tournante du transport uhnytien et d’ici, il dirigeait l’ensemble des circuits de distribution.

Il décida de ne pas entrer dans le chalet. Intervenir à distance produisait toujours son effet. Même s’il pouvait se forger l’image qu’il souhaitait présenter aux autres, cela lui demandait de l’énergie et ce soir il n’en avait pas à gaspiller. Devenir un Essentiel n’avait jamais fait partie de son plan de carrière. Ça n’aurait pas dû arriver. Le chat sauvage qui était pressenti n’avait qu’une vague ressemblance physique en commun avec lui. Il évitait les magouilles et vivait en marge de la société, plus concerné par la sauvegarde des espaces naturels que par l’augmentation des exportations vers Pinnsul ou la Kapranie. Bibbalyl s’était longtemps demandé comment les Essentiels avaient pu se laisser abuser. L’explication était venue du Maître. C’est lui qui avait planifié toute la chaîne des évènements qui l’avaient mené au Conseil des Essentiels comme de ceux qui l’en avaient fait sortir. Trois siècles plus tard, Bibbalyl se félicitait d’avoir suivi son instinct. Les Quatre prospéraient à l’insu de tous, contrôlant un à un tous les flux financiers de la planète. Les ramifications de leurs entreprises étaient un écheveau déroulé à l’infini. Rien ne se passait sur Uhnythais sans qu’ils en soient informés. D’un autre côté, le Carré Ticien œuvrait sans relâche à l’asservissement de la magie. Éliminer un à un les êtres de magie finirait un jour ou l’autre par supprimer le dernier obstacle à la toute-puissance du Maître. Aucune place n’était disponible dans son plan pour des êtres libres et indépendants. La magie devait être encadrée, surveillée, soumise. Elle n’avait droit de cité que réduite à des échantillons de laboratoire. Il y avait plusieurs mois qu’il n’avait pas rendu visite à leur projet le plus abouti. Les choses prenaient forme, enfin. Il s’y rendrait après cette petite réunion. Ne jamais laisser des sous-fifres penser qu’ils mènent la danse. Maintenir la pression.

Bibbalyl lécha une dernière fois sa patte gauche et se prépara à faire son entrée vocale dans le chalet. Les 4 étaient très satisfaits d’eux-mêmes, il était temps d’intervenir pour remettre les choses à leur place.

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