Le dernier Bakou – 71

Le dernier Bakou – 71

La cérémonie venait de commencer. Xilistt n’avait jamais mesuré l’impact d’un instant de recueillement avant celui-ci. Le silence absolu du Refuge qui rendait hommage à sa mère lui faisait éprouver avec plus d’acuité la vie foisonnante qui y bruissait depuis son arrivée. Il était touché par ce geste plus qu’il n’aurait su le dire. Ici, le respect s’entendait. Ce n’était pas un mot désuet pour traduire une notion inconnue de l’assistance, mais au contraire une attitude naturelle et spontanée. Xilistt sentait les larmes couler. Elles passaient en un flot continu le bord des paupières, la courbe des pommettes, le creux des joues, prenaient le virage jusqu’à la pointe du menton avant de tomber sur sa chemise. Là, un autre voyage commençait, moins visible mais qu’il percevait tout aussi bien. Le poids du tissu mouillé augmentait avec chaque souvenir. Il se collait à sa peau comme pour garder un peu plus longtemps le contact charnel avec sa mère.

Il sentait la présence d’Azyolh à ses côtés. Le vieil homme avait tout préparé. Xilistt était surpris qu’un inconnu ait si bien perçu qui était sa mère. La cérémonie était simple. Quelques fleurs disposées autour du corps, un fredonnement naissant. Laissant pour un moment sa mère profiter du concert qui lui était offert, Xilistt promena son regard sur l’assistance. Un casting digne de la guérisseuse qui gisait là. Elle avait soigné indifféremment tous ceux qui souffraient, humains, êtres de magie, animaux, et tous suivaient aujourd’hui son dernier voyage. Il ferma les yeux, imaginant qu’elle se trouvait à ses côtés pour écouter les sons qui emplissaient le Refuge. Une mélodie douce qui se posaient sur chaque être comme pour lui serrer la main, une farandole qui disait vous n’êtes pas seuls, regardez autour de vous. Savourez la présence. L’instant partagé dure plus longtemps que les milliers passés seul. Il se demanda subitement où elle était. Son âme était-elle partie ailleurs ? Se réincarnerait-elle ? Que pensait-elle de la vie après la mort ? Ils n’avaient jamais abordé le sujet. Elle priait les anciens dieux et les Sept Essentiels pour ses soins. Il suivit son cœur et implora Mahira, Ornitra et tous les dieux qui l’écoutaient d’accueillir sa mère. Puisse-t-elle trouver la paix là où elle est.

Tu me manques maman. J’ai tant de choses à te dire. Tant de regrets de n’avoir pas mieux profité du temps passé ensemble. Et tant de peurs à l’idée de vivre sans toi pour me rassurer. Tu t’en sortiras très bien Xilistt. Je n’ai jamais fait un pas sans toi. Tu étais toujours là, derrière mon épaule, à veiller. Mon port d’attache, mon foyer, mon nid. Lorsque tout me semblait vain, il suffisait que je pense à toi pour retrouver le sens de ma vie. Fais du tri dans tes émotions, mon garçon. Tu t’encombres trop et cela t’empêche de te concentrer sur l’essentiel. Qui me rappellera à l’ordre maintenant que tu n’es plus là ? Je ne suis pas assez grand pour être seul. La solitude est ton amie si tu acceptes son enseignement. Tant que tu le rejettes, elle te renvoie l’ombre que tu n’es pas prêt à regarder. Que vais-je faire maman ? Je ne sais même pas s’il reste quelque chose de notre maison. Chaque minute qui passe m’enlève un morceau de toi. Là où je compte, mon empreinte est gravée si profond qu’elle ne peut s’effacer. Si tu as mal, ouvre ton cœur. Tu es au bon endroit pour guérir. Les êtres qui se trouvent ici ont tant souffert. Ils respecteront ta douleur. Et ils seront présents lorsque tu auras décidé de retourner vers le monde. Un peu plus riche de l’acceptation. Le chant s’était éteint comme il avait commencé, insensiblement, irrésistiblement.

Xilistt rouvrit les yeux. Cette fois, c’était à lui d’agir. Il s’avança vers le corps de Rawilh, s’agenouillant à côté d’elle. Il lui prit la main et inspira profondément. « Au revoir maman. Bon voyage vers l’Au-Delà. » Des sanglots l’empêchèrent d’aller plus loin. Il n’avait plus de mots, juste ce chagrin, trop grand pour un cœur d’enfant, qui débordait de toute part. Il sentit des bras l’entourer et l’aider à se relever. Comme dans un rêve, il vit la barque qui portait le corps de sa mère être poussée sur la rivière. La dernière main qui tenait le bord hésitait, regardant dans sa direction. Il ne pouvait pas. Il n’y arriverait pas. Une main serra son bras. Azyolh l’enlaça et hocha la tête à l’attention du passeur. Il n’y avait pas de façon d’adoucir ce moment.

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