Le dernier Bakou – 70

Le dernier Bakou – 70

Il avait vu tous les autres se précipiter au chevet de ce Bob, mais il n’avait pas bougé. L’aurait-il voulu qu’il n’était pas certain que ses jambes auraient suivi. Anthary serra son sac à dos un peu plus fort. Il était le seul lien qui lui restait avec sa vie d’avant. Avant la traque et l’inquiétude. Avant la magie. Avant son immersion dans un monde dont il n’avait pas les codes.

Dernier-né d’une famille d’ouvriers, rien ne le destinait à une carrière de journaliste, à part la curiosité qui lui avait valu punition des adultes et respect de ses camarades. Les unes pour avoir cherché des réponses qu’on n’était pas prêt à lui donner. Les autres pour les secrets qu’il partageait. Il avait très tôt pris conscience que connaître les évènements, les gens, les lieux, les choses, et savoir décrypter les liens qui existaient entre eux était un pouvoir inouï. Malgré cela, il n’avait pas compris la face cachée de ce pouvoir avant les dernières heures. Dire que moins de vingt-et-une heures auparavant il travaillait dans son appartement, fignolant les ultimes images de son documentaire. Et maintenant, il se trouvait… Tiens d’ailleurs, où était-il ?

Relâchant la pression sur son sac, Anthary étudia l’endroit. Déplaçant ses jambes, il nota le dessin compliqué des carreaux de ciment qui habillaient le sol. Les lignes du motif menèrent son regard jusqu’au pied de la table. Un tourbillon de pierre soutenant une simple planche de bois polie. Le fauteuil dans lequel il était assis se révélait contre toute attente confortable. Son aspect extérieur racontait l’histoire d’un meuble fonctionnel plus que décoratif. Il avait la patine des doigts et le moelleux des fesses qui s’y étaient lovées. La lumière du soleil blanc entrait largement par les baies vitrées donnant sur le volcan. Il se sentait étrangement serein dans cet univers à la fois minéral et végétal. Il s’installa un peu plus profondément dans le fauteuil, décrispant sa main toujours accrochée à son sac à dos. Il remua les épaules, soudain conscient des tensions accumulées. Quelques muscles étaient douloureux. Il se penchait vers l’avant pour poser son blouson afin d’explorer les blessures qu’il pourrait avoir lorsqu’il se figea.

Face à lui, au milieu du salon, se trouvait un scorpion. Alors que ses yeux faisaient mentalement le tour de la pièce pour repérer une échappatoire et qu’il réfléchissait à ses chances de prendre l’invertébré de vitesse, il resserra son emprise sur son sac à dos. Les articulations de ses phalanges blanchissaient à mesure que le sang peinait à arriver jusqu’au bout des doigts. Anthary était tétanisé. Il s’était souvent pensé homme d’action plutôt qu’homme de lettres, mais il était en train de réviser son jugement. Quel réconfort que quelques mots sur un ordinateur ! Des phrases pour décrire le monde plutôt que le vivre. Des pages qu’on peut laisser de côté pour quelques heures ou quelques jours. Ici, la réalité s’imposait et il ne la quittait pas du regard de peur de découvrir ce qu’elle pourrait faire de son inattention. Agrippé à son sac, les deux mains serrant ce bout d’étoffe comme s’il s’agissait de sa planche de salut, il osait à peine respirer.

« Tu lui fais peur, Tarnyth. » Ses yeux roulèrent dans leurs orbites, cherchant à déceler l’auteur des paroles sans bouger d’un iota. Il finit par tourner la tête et repéra un ouistiti sur le pas de la porte. Rassuré sur l’identité du troisième occupant de l’espace, il éluciderait le mystère d’un animal parlant plus tard. L’urgence était de… Le scorpion avait disparu ! Anthary lâcha son sac, plaçant une main sur son cœur comme pour en arrêter le rythme infernal. Il s’affala dans le fauteuil, prêt à rire de son inquiétude passée, lorsqu’il découvrit le scorpion sur la tablette située à hauteur de son visage. Il sentit ses mains chercher frénétiquement son sac comme une bouée de sauvetage. Quelque chose à quoi me raccrocher. Que suis-je venu faire dans cette galère ? Il ferma les yeux. Par tous les dieux, faites que je meurs vite. Je ne veux pas souffrir. Qu’on en finisse.

Les paupières aussi crispées que ses mains sur son sac, Anthary attendait la morsure inévitable du scorpion. Pour quelle autre raison se serait-il approché ? Son cœur battait à tout rompre, démentant par chaque pulsation sa volonté d’en terminer rapidement. Chaque frappe, un peu plus forte que la précédente, accélérait le rythme infernal du sang qui coulait dans ses veines. Il sentait la pression augmenter sous son crâne, les gouttes de sueur descendre le long de sa nuque, le sang qui affluait de toute part vers son cerveau surchargé. Tous les voyants étaient au rouge, la machine prête à exploser. Il ne tiendrait pas plus longtemps. Pourquoi était-ce si long ? Il avait toujours entendu dire que seuls les hommes faisaient mariner leur proie. Y aurait-il eu un changement ? Quelque part au milieu de la sarabande effrénée de sa terreur, un muscle se dissocia de la foule massée dans sa tête. Il sentit une paupière s’entrouvrir pour prendre le pouls de l’extérieur. Une carapace rutilante lui faisait face. Aussi immobile qu’un rocher au soleil, le scorpion ne bougeait pas. Il attendait. Quoi ?

« Que tu me laisses parler. » Le deuxième œil s’arrondit de surprise. Écarquillés sur l’objet de la terreur initiale, tous les sens d’Anthary s’étaient tus pour intégrer ce nouveau paramètre. Son sang fossilisé notait les pattes posées sur la tablette, les pinces recourbées, le dard insolent.

« Je ne te veux aucun mal humain d’Uhnythais. 

— Je m’appelle Anthary. » Son cerveau cherchait quelle part de lui était assez inconsciente pour échanger les banalités d’usage avec un scorpion comme s’il se trouvait dans une soirée mondaine.

« Je suis Tarnyth et voici Dakhtassi. » La pince montrait le ouistiti.

« Vous êtes des dieux ? » Les deux animaux tressautèrent de ce qui pouvait passer pour un rire, puis le ouistiti répondit. « Non. Tarnyth est une Essentielle, et j’en étais un moi aussi il y a quelques jours. 

— Une Essentielle ? Vous voulez dire comme dans par tous les Essentiels ou un incompétent attend toujours que les Essentiels agissent à sa place ?

— Tout à fait.

— Où sommes-nous ? Dans quel monde peut-on rencontrer des dieux, des Essentiels et des… » Anthary indiquait du bras la pièce où Bob avait été installé.

« Dans celui que tu connais. La magie fait partie d’Uhnythais, même si beaucoup d’humains l’ont oublié. Vous n’êtes pas seuls ici. 

— Vous aussi vous avez des pouvoirs ? Comme les dieux ? » Anthary n’avait pas encore digéré ses deux voyages instantanés, mais il devait reconnaître que c’était pratique et sans danger pour la planète.

« Bien sûr. Comme tous les habitants d’Uhnythais. » Les sourcils froncés, Anthary dévisageait le scorpion. « Pas tous non. Les humains n’ont aucun pouvoir. 

— Ah !

— Quoi « Ah ! » ? Je ne peux pas me déplacer à l’autre bout du pays juste parce que l’envie m’en prend, ni faire apparaître ce que je veux où je veux.

— En es-tu certain ? » C’était agaçant cette manière de ne pas l’écouter. « Évidemment ! Je sais de quoi je parle. Dans mon monde… » Anthary s’arrêta. Il déroulait le fil de son raisonnement, démêlant nœud après nœud sur cette bobine si bien tissée.

— Dans ton monde ? » Tarnyth s’amusait de la situation. Ce jeune homme avait de grandes qualités. Il reconnaîtrait la vérité, même si cela lui demandait de visiter ses zones d’ombre les plus enfouies.

Le coin des lèvres relevé, Anthary voyait tout le ridicule de sa position. Il ne pouvait plus reculer. « Dans mon monde, les animaux ne parlent pas. Les dieux ne sont que des mots et des images qu’on prie quand on a le temps. Les voyages épuisent les ressources de la planète. » Il prit une inspiration profonde. « Dans mon monde, cette conversation n’existe pas. Vous n’existez pas. Rien de tout cela n’existe. » Anthary s’était levé à mesure qu’il exposait son monde, moulinant autour de lui tout ce qui n’était pas et qui pourtant était.

« Dans notre monde » dit Tarnyth, « tous les êtres ont des pouvoirs magiques. Les humains comme les autres. Certains se transforment, d’autres se déplacent, d’autres encore soignent. Personne ne possède le même don ni la même manière de l’utiliser. Voyager avec un dieu ou un autre change entièrement la physionomie du trajet. Dans notre monde, tout est possible. Chacun crée son histoire et choisit avec qui il veut la partager. Dans notre monde, les arbres sont les plus savants de tous et chacun apprend des autres. 

— Auriez-vous une place dans votre monde pour moi ?

— Petit humain, notre monde est le tien. Ta place est prête depuis longtemps. Il ne tient qu’à toi de l’occuper. »

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