Le dernier Bakou – 7

Le dernier Bakou – 7

Norula avançait avec prudence. Il venait d’arriver en Yndanie après une traversée éprouvante de la Mer de Salmany. Il se promit de trouver un autre moyen de transport s’il devait jamais refaire le voyage en sens inverse. Traverser la moitié d’Uhnythais par le sud était une gageure dont il se rappellerait longtemps.

Il eut un sourire en imaginant la tête des marins du Fleuve Bleu quand il leur raconterait ce qui se passait au sud des Rivages Maudits. Les marins karyliens se vantaient d’être les meilleurs bateliers du monde, et maintenant qu’il avait testé les autres, il était enclin à les croire.

Il ne connaissait pas l’Yndanie, et ne savait pas à quel accueil s’attendre de la part des autochtones. Lurna avait toujours su s’y prendre avec les étrangers. Il était le polymorphe parfait même s’il était le benjamin de la famille. En perpétuelle représentation, il était un orateur né. Norula s’était souvent moqué de lui en le traitant de baratineur, mais il connaissait le bon caractère de son cadet. Il se demanda comment se passait son adaptation à Ahrmonnhyah, dans le monde des dieux. Au moins il n’était pas seul. Noladie faisait partie du voyage, et il avait confiance en eux pour s’intégrer au groupe.

Le soleil blanc commençait sa course contre le temps avec la nuit. S’il ne s’était pas trompé dans ses comptes, celle-ci serait la deuxième nuit d’or, et sa trace serait encore plus visible sur le sol yndi. Il était temps de trouver refuge dans l’abri qu’on lui avait recommandé. Il quitta le port par une rue qui serpentait entre les cyprès pour remonter vers le centre d’Hordany. La vielle ville surplombait le port d’une centaine de mètres, et des escaliers permettaient de suivre à pied un chemin plus court que les lacets qui conduisaient tous les véhicules à roues et à moteur jusqu’à la capitale yndie. Au premier virage, il obliqua à gauche, et prit le sentier qui partait à l’entrée du tunnel menant aux escaliers.

Les informations qu’on lui avait données étaient vraies. La vue était magnifique. Le panorama sur la Mer d’Aryl était l’un des plus beaux qu’il ait jamais vus. Il distinguait même les lumières des phares qui formaient une ligne droite jusqu’à Nudil, de l’autre côté du détroit, en Pinnsul. Il s’arrêta un instant à l’abri derrière un chêne liège pour observer les bateaux qui circulaient plus bas. Le messager n’avait pas menti. Quatre-vingt pour cent des navires étaient chargés de bois rares. L’Yndanie vendait les richesses de sa terre pour engranger des objets manufacturés venus d’ailleurs. Les produits de synthèse dakyrois s’étaient éparpillés sur le monde à une vitesse prodigieuse. Le naturel n’avait plus la cote, et la plupart des consommateurs ignorait les ravages causés par les industries dakyroises. Se targuant d’être la plus avancée technologiquement, la Dakyrie avait tourné le dos à la nature qu’elle trouvait trop capricieuse, et par là-même aux créatures magiques qui vivaient en osmose avec elle. Sans pour autant se priver des ressources naturelles nécessaires à sa production de masse.

Les polymorphes n’avaient pas été les premiers touchés. Ils savaient s’adapter et étaient très mobiles. Norula avait vu sa mère souffrir à mesure que les usines prélevaient l’eau saine des rivières tout en y rejetant leurs déchets. Les ondins avaient besoin d’eau pure pour se ressourcer. Peu importait qu’elle soit douce ou salée, mais elle devait être naturelle.

Sa famille, qui vivaient depuis des générations à Ramil, au bord de l’Océan Inconnu, avait du se résoudre à s’éloigner de la côte. Trop d’industries déversaient leurs résidus dans ses eaux. Ils avaient trouvé refuge au pied des collines de Vilratt, à la source du fleuve Xo. Ils y avaient vécu quelques belles années, avant qu’un nouveau laboratoire s’implante dans la région. Ils avaient ensuite errés au pied des Monts Dorés, de Jillaty à Lamsatt puis à Verdil avant d’atterrir dans la Forêt des Anciens. Le fleuve Mufar était le seul fleuve intact de Dakyrie, mais les dieux seuls savaient pour combien de temps. La magie des arbres avait tenu à distance les profiteurs pour l’instant mais la situation s’aggravait de jour en jour.

C’est ce qui avait décidé Norula à entamer son tour du monde. Il cherchait à recenser les forces magiques pour contrer les humains. Il était parti de Terdil à bord d’un cargo chargé de pilules à destination d’Alghut. Le port drakois était l’une des plaques tournantes pour les produits dakyrois. Il était ensuite descendu jusqu’à la capitale drakoise, Regali avant de rejoindre Bhirmao puis Maltho par les pistes intérieures et de continuer jusqu’à Thigo, à la pointe sud du pays pour reprendre la mer. Partout il avait vu la même vision d’apocalypse. Des hectares entiers défrichés pour acheminer le bois vers les ports. Des terrains laissés à nu après la récolte, stérilisés par l’utilisation de produits chimiques qui affaiblissaient les arbres et facilitaient leur débitage.

Il était passé par les Contrées Sud, médusé de voir qu’ici aussi on pillait la terre pour en extraire les métaux rares. L’est de Kinka n’était plus qu’une immense carrière à ciel ouvert qui portait parfaitement son nom. Les Rivages Maudits. C’est le nom que les êtres de magie contriliens avaient donné aux territoires dévastés. Plus rien ne poussait dans ces zones naturellement arides et dévastées par l’extraction intensive du minerai. La vie s’était peu à peu retirée de régions entières, pour se concentrer dans le centre du pays, autour du Lac Intérieur, protégé par sa proximité avec Kinka, la capitale des Contrées Sud.

Norula avait partout rencontré des êtres de magie fatigués, harcelés, pourchassés. Des polymorphes comme lui, des ondins, des élus et jusqu’aux Balibabs. L’idée que ces arbres millénaires puissent être en danger lui était intolérable.

Il sentit l’arôme du lotus avant de voir la flamme de la chandelle allumée à son intention. Lorsqu’il entra sans frapper dans la maison, conformément aux instructions qu’on lui avait laissées, il eut l’impression d’être revenu des années en arrière.

Ici était la vraie vie. Celle qui palpitait dans le Cœur d’Uhnythais, celle qui poussait les arbres à bourgeonner printemps après printemps, celle qui faisait chanter les oiseaux et illuminait les nuits uhnytiennes. Le soulagement avait libéré les larmes qu’il n’avait pas pu pleurer sur les paysages désolés qu’il avait traversé. Norula les sentait couler sur ses joues et tomber lentement sur le sol. Il ferma les yeux pour savourer ce moment, accueillir à la fois la douceur de l’accueil et la souffrance de la connaissance.

Lorsqu’il rouvrit les yeux, il n’était plus seul dans la pièce.

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