Le dernier Bakou – 68

Le dernier Bakou – 68

Lorsque Tarnyth était arrivée à Piros, son objectif était clair. Parler à Albert et repartir. Mais elle n’avait trouvé qu’Alitt et Dakhtassi au chevet du Balibab.

Ravie de voir l’ancien Essentiel, elle avait fait la connaissance du fils de Mahira. Curieuse de constater par elle-même le rétablissement de Tiribath, elle s’était installée avec eux. Les soins de Bob et leur longue veille avaient porté leurs fruits. Le bois coupé par la tronçonneuse avait perdu l’aspect lisse et vide qu’il avait eu quelques jours plus tôt. De petites boursoufflures commençaient à apparaître sur la surface de la souche. La vie repoussait les limites de l’imagination. Elle avait parcouru le tronc et les feuilles fossilisées du Balibab. Elle en pinça une pour tester sa résistance, surprise de noter qu’elle était à peine marquée. Une matière hors du commun. Quant à l’usage qu’il en serait fait, c’était une autre question. Elle revenait vers l’entrée de la caverne quand elle entendit du bruit et vit Alitt et Dakhtassi se précipiter vers la maison en contrebas.

Évitant la longue marche qui l’attendait, elle se téléporta pour les devancer à l’intérieur, se retrouvant nez à nez avec Nicitil au milieu du salon. Le Gardien la toisait d’un air soupçonneux, penchant la tête d’un côté puis de l’autre, cherchant à savoir quoi faire de cette bestiole. Tarnyth le laissa en plan pour avancer jusqu’à la pièce suivante. Albert se trouvait au chevet de son fils. Il le recouchait avec douceur. Avant qu’il ait terminé de poser la couverture, d’autres arrivées se précipitèrent.

« Rashta ! » Alitt avait reconnu son frère, dans un nuage de poussière et de vêtements. « Que se passe-t-il ? D’où venez-vous ? » Un humain toussait, se tenant le bras, tandis qu’un autre s’appuyait sur la table. Albert approcha. « Où est Bob ? Comment va-t-il ? » Rashta s’inquiétait. « Bien. Enfin, pas plus mal qu’avant. Où sont les autres ?

— Je ne sais pas. J’ai laissé Azyolh avec Rawilh et Xilistt pour emmener ces deux-là. Il sait où nous retrouver. Que s’est-il passé ?

— Je l’ignore. » Albert réfléchissait. « Ils n’étaient que trois ?

— Oui.

— Tu en es certain ? 

— C’est important ?

— Je ne sais pas. » Albert hésitait. « Nysmok était avec nous. Il n’est pas parti avec nous ni avec toi. S’il n’était pas avec Azyolh, où était-il ?

— Excusez-moi, mais vous voulez bien nous dire ce qui s’est passé et qui sont ces gens ? » Alitt était dépassé par les évènements. Ils se regardaient avec Dakhtassi sans comprendre. « Azyolh était avec vous ? Où est Bob ? »

Tout avait commencé par une si petite chose. La tache grise sur son poignet avait pris de l’ampleur. Elle avait envahi l’avant-bras, montant jusqu’à l’épaule avant de redescendre sur sa poitrine. Il avait espéré un instant que son visage soit épargné, mais c’était sans compter sur l’inéluctabilité de l’invasion. La tache s’insinuait sur tout son corps sans faiblir. À mesure qu’elle l’enveloppait, la fatigue s’installait. Bob avait de la peine à ouvrir les yeux, mais il n’en avait pas besoin pour suivre l’évolution. Même les paupières fermées il distinguait son bras droit, blanc, comme avant, et son bras gauche, couvert par la tache. Plus il observait le combat entre les deux forces qui se disputaient son corps et plus l’issue était claire. Une seule place était disponible, et il savait déjà qui serait le vainqueur. Las de lutter, Bob lâcha prise. Il laissa son ancienne vie disparaître pour libérer l’espace. Sa décision était arrêtée. Quel que soit le futur qui l’attendait, il l’acceptait. 

Tarnyth était restée au chevet de Bob après le départ d’Albert, surveillée de près par le Gardien. Elle s’était trompée. Un demi-siècle plus tôt elle avait confié Jystinn à Mahira, certaine que ce serait elle la prochaine Bakoue. Elle s’était laissée aveugler par une filiation matricielle, négligeant les traditions Bakoues. À sa décharge, ce n’était que la deuxième fois qu’une Bakoue avait plusieurs enfants, et la jurisprudence manquait sur le sujet. Elle reconnaissait les signes de la transformation, mais à sa connaissance, c’était la première fois sur Uhnythais qu’elle avait lieu aussi tard. Elle observait la respiration compliquée, les gouttes de sueur sur le crâne, la chute des cheveux. Sa peau avait presque entièrement pris la teinte caractéristique des Bakous, un gris foncé brillant. Lorsque son cœur s’arrêta, elle paniqua. « Bob a besoin d’aide. »

Aussitôt, tous se précipitèrent dans la chambre, luttant pour arriver le premier. Rashta gagna la course et se retrouva nez à nez avec un scorpion sur la table de nuit. Prêt à l’expédier d’un revers de main, Albert le stoppa. « C’est Tarnyth. L’Essentielle. C’est elle qui nous a prévenus. » Rashta eut un mouvement de recul, se souvenant de ses précédentes rencontres avec des êtres de ce genre. « Pardon. »

Pendant ce temps, Alitt avait pris le poignet de Bob. Fermant les yeux, il suivit les courants d’énergie dans le corps de son ami comme il l’aurait fait pour un arbre. Il vit ce qui avait effrayé Tarnyth. Le cœur de Bob avait quitté son rythme humain. Le battement avait perdu sa régularité saccadée. Il cherchait sa mélodie. Pendant l’absence des autres, Alitt avait lu le livre de Nysmok. Il avait découvert un autre monde, une autre manière d’être. Et il savait précisément ce qui se passait pour Bob.

« Il arrive à la phase finale de sa transformation. Son cœur chemine vers la mélodie qui est la sienne dans le ciel des Bakous. En attendant, il cherche et il tâtonne. » Il soupira. « Si nous avions leurs herbes, je pourrais l’aider. Mais j’ignore où les trouver sur Uhnythais. 

— J’ai peut-être ce qu’il te faut. » Albert lui tendit ce qu’il avait récupéré chez Rawilh. « La personne chez qui nous étions utilisait cela pour lui. Elle savait qui il était et comment le soigner, mais je ne sais pas quand nous la reverrons. Peux-tu en faire quelque chose ? » Alitt prit les sachets. Les inscriptions ne lui disaient rien, et les plantes réduites en poudre ne se distinguaient pas les unes des autres. Saisi d’une intuition, il ouvrit le premier étui et l’approcha de ses narines en fermant les yeux. Il laissa l’odeur cheminer en lui. Il sentit les points d’accroche et les organes qui réagissaient. Le mode d’emploi était là. Il fit de même avec les suivants, notant les similitudes et les différences, recommençant jusqu’à avoir perçu la plus infime variation d’énergie de chaque plante. Albert avait déjà déposé quelques bols près de lui. Alitt prépara un mélange d’herbe qu’il fit infuser à froid avant de le donner à Bob, cuiller après cuiller.

Rashta observait son frère, jaloux qu’il ait su décrypter le livre. Une voix s’invita dans son esprit. « Chacun a son rôle. Tu as aidé Bob d’une autre manière. Ne regrette pas ta place. Elle est unique. Ce que tu as fait, personne n’aurait pu le faire comme toi. Apprécie la chance d’avoir une famille et des amis sur qui tu peux compter et qui t’apportent leur aide. » Lorsqu’il baissa les yeux pour voir le scorpion, Tarnyth semblait sourire. « Tu n’es pas en compétition avec ton frère. Bob a un cœur assez grand pour vous apprécier tous les deux. » Relevant les yeux vers son ami, Rashta croisa le regard de son frère. Alitt venait de donner la dernière cuillérée au Bakou. Rashta sentait déjà un allègement dans sa respiration. Tarnyth avait raison. Il était soulagé que quelqu’un puisse aider Bob, et le fait que le géant rouge soit son frère ne devait pas l’empêcher d’en éprouver de la gratitude. Rashta épia les tatouages d’Alitt. Ils étaient toujours une bonne indication de son état d’esprit et en l’occurrence de la santé de Bob. Les volutes grises qui les avaient accueillis s’étaient assombries à la vue de son ami, mais depuis quelques minutes, leur danse avait retrouvé un peu d’entrain et de lumière. Il nota une nouvelle arabesque qui montait derrière son oreille droite. Il ne l’avait jamais vue auparavant. Comme le cœur de Bob, elle n’était pas tout à fait identique aux autres. Une nouvelle fois, Rashta s’interrogea sur la nature de cet être qui transformait tous ceux qui l’approchaient. Il ne savait pas encore s’il devait être reconnaissant ou effrayé de l’avoir rencontré. Le monde de certitudes qu’il avait emmené avec lui à Ahrmonnhyah y était demeuré. Tant de choses avaient changé en si peu de temps. Il se demanda ce que l’avenir leur réservait.

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