Le dernier Bakou – 67

Le dernier Bakou – 67

À peine la porte ouverte, Faryss regrettait déjà sa décision. L’air accablant et moite de l’extérieur contrastait avec la fraîcheur de l’intérieur, et les serres tempérées à longueur d’année. L’été banghis s’annonçait oppressant. Il prit note de demander une vérification des installations. Dix ans plus tôt, la climatisation était tombée en panne au plus fort de la saison chaude. Une catastrophe. Quatre-vingt-dix pour cent des plantes avaient été ravagées par la chaleur étouffante des serres privées de tout système d’aération.

Il descendit l’allée pavée qui menait à l’héliport, indifférent à la splendeur des sommets de Bhirmao qui émergeaient de la brume. S’implanter à Maokhin ne devait rien à l’amour de la nature luxuriante du pays mais tout à la corruption. Elle régnait en maître et permettait à un riche homme d’affaires de s’occuper des siennes sans être dérangé par des lois trop strictes ou des voisins trop curieux. L’appareil était déjà prêt à décoller.

Faryss s’installa sur le siège passager et se prépara aux quatre heures trente de trajet jusqu’à Maltho. La capitale soultaise possédait le meilleur aéroport de l’île et surtout un système anticorruption qui en faisaient le lieu idéal pour voyager vers le reste de la planète. Son jet privé l’attendrait pour le vol vers Kinka. La capitale contrilienne avait été choisie pour la réunion du Carré Ticien, et accueillerait les adeptes du niveau 440. Il appréciait à sa juste mesure l’honneur d’être invité à ces colloques. Seuls les cinq derniers échelons du Carré permettaient à leurs membres de se rencontrer en personne. Le visage découvert était réservé aux initiés du 440. Il en faisait partie depuis bientôt deux ans et savourait cette victoire, mais les trajets jusqu’aux lieux de conférences le fatiguaient. Malgré le confort de voyages privés où il pouvait travailler ou se détendre à son gré, il avait de plus en plus de mal à quitter son havre de paix. Il détestait le bruit et la promiscuité, désagréments d’un espace partagé avec d’autres. C’était sans nul doute l’une des explications à sa solitude. Il ne s’était jamais marié et n’avait pas eu d’enfants. Il avait soigneusement veillé à ce que ses liaisons passagères ne soient que cela. Ne pas leur laisser le temps de s’attacher. Il ne voulait pas répondre aux questions qui se poseraient lors de sa transformation, quelle qu’elle soit. Les textes de son aïeul étaient restés singulièrement muets à ce sujet, et il n’avait rien trouvé de précis dans les ouvrages qu’il avait consultés. La seule chose à éviter était une filiation, car une fois parent, ses chances de devenir Bakou se réduisaient à néant, son fils ou sa fille récupérant le potentiel.

Aujourd’hui, il était cependant possible que tous ses efforts soient effacés par l’apparition soudaine d’un descendant de Taolinh. Son père avait pourtant cru avoir abattu cette branche de la famille. Cela lui avait demandé presque cinq ans d’acharnement. Cinq années au cours desquelles il n’avait pas ménagé sa peine pour retrouver la trace de la fille de Noalinn. Une demi-décade pendant laquelle il avait observé ses habitudes, noté ses rencontres, surveillé ses activités. Un quinquennat d’attente. Espérer une opportunité, une ouverture, un signe. C’est à ce moment-là que Bibbalyl était entré dans sa vie. Il ne savait comment le décrire. Pas tout à fait un dieu. Plutôt un génie comme celui de cette histoire terrienne d’autrefois, avec la lampe magique, mais une lampe aux pouvoirs illimités. Un génie qui lui avait soufflé à l’oreille de mener une opération de débroussaillage en règle au Cap Soulcy. Une intervention d’envergure pour nettoyer l’extrémité des Contrées Sud de ses habitants magiques et de leur nature protégée et inatteignable. Une stratégie mise à mal par l’arrivée impromptue d’un dieu. Une déconvenue qui avait caché une victoire extraordinaire, à l’autre bout du continent.

Lorsqu’il avait fait appel à Jokalil Jaygho, le père de Faryss savait à qui il s’adressait. Il s’était plusieurs fois servi de lui et s’était toujours félicité de son choix. Le seul écueil était chez Jogo un sens de l’honneur inattendu pour un homme qui gagnait sa vie à détourner les lois et à détrousser les gens. Blottehl prenait soin de présenter une façade respectable pour traiter avec lui, comme ce jour-là. Faryss n’avait que onze ans, mais il était présent aux côtés de son père lorsqu’il avait négocié avec le dakyrois.

« J’ai un problème avec un client qui ne règle pas ses dettes. Il n’a pas compris la manière douce et cette fois je veux qu’il s’en souvienne. Arrosez la maison de balles. Qu’il ne reste pas un décimètre carré sans ventilation. Je veux voir une dentelle de bois lorsque vous aurez fini.

— Et s’il y a quelqu’un à l’intérieur ?

— Il n’y aura personne, je vous en donne ma parole. Ne vous inquiétez pas de ça et faites ce que je vous demande. Je me charge du reste. » Faryss observait les deux hommes qui parlaient. Son père, son modèle, prêt à jurer sur la tête de son fils qu’il n’y aurait personne. Faryss savait que c’était un mensonge. Une contre vérité nécessaire à l’accomplissement d’un destin exceptionnel, le sien. Blottehl lui avait souvent dit que les mots ne sont qu’un habillage des pensées. Tu peux choisir de les vêtir à ton goût ou à celui de ton interlocuteur, peu importe. Ils doivent te permettre d’atteindre tes objectifs. La vérité et le mensonge ne sont qu’une illusion. Les deux faces d’une pièce. 

Faryss se trouvait encore avec son père lorsque, deux jours plus tard, il avait ouvert la porte de la maison criblée de balles. Personne n’aurait dû survivre à une telle frénésie, et pourtant si des traces de sang séché étaient visibles, aucun corps ne les attendait. Il avait suivi la traque, par le réseau axial, avec des chiens et des drones. Il était là quand le corps de la femme avait été retrouvé. Un corps recroquevillé sur le sol mais qui abritait encore un peu de vie. Lorsque son père avait écarté les pans du manteau d’un coup de pied, deux yeux noirs les avaient dévisagés. Deux yeux qui avaient poursuivi Faryss toute sa vie. Deux yeux que la vie avait quittés au moment où la tache de sang s’était étalée autour de l’impact. Il avait vu les yeux se révulser et perdre leur éclat. Son premier meurtre.

Aucun des suivants n’avait égalé l’intensité de celui-ci. Aucun n’avait effacé ce regard. Un regard obscurci par l’inquiétude, non devant le danger qui la menaçait, mais pour le jeune garçon qui la visait. Comme un regard de mère qui disait, qu’avez-vous fait à mon enfant ?

Poussé par son père, Faryss avait tiré. Surpris par le recul de l’arme il avait lâché le pistolet, effrayé par la réalité de son geste. Il entendait la voix de Blottehl qui le félicitait comme à travers un voile. Il contemplait cette femme, désolé de son geste et de ne pas pouvoir rejouer la partie. Il ne comprenait pas ce qui s’était passé. Pourquoi le geste que son père attendait lui coûtait tant. Était-il un mauvais fils pour regretter d’avoir tué l’ennemie de son père ? Cinquante ans plus tard, Faryss avait dépassé toutes ses questions existentielles. Mais le regard de cette inconnue le suivait toujours, nuit après nuit.

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