Le dernier Bakou – 66

Le dernier Bakou – 66

Nysmok n’avait rien laissé au hasard. Bien qu’ayant rempli sa part du contrat, il tenait à vérifier lui-même que la mission avait été menée à bien. Il s’était senti démuni en apprenant l’enlèvement de Kirbann. Il n’avait réussi ni à l’empêcher de partir ni à le protéger une fois dehors. Kirbann ignorait tout de la partie qui se jouait ici. C’était son seul espoir. Il pouvait répondre avec la meilleure foi du monde qu’il ne savait pas de quoi il était question.

Malgré sa connaissance du Mirtapi, Nysmok n’aurait jamais pensé qu’une partie puisse durer aussi longtemps. Lorsque Bob et son ami étaient venus chez lui, il avait compris que ce jeu-là dépassait les générations. Il s’agissait d’un jeu à l’échelle de l’univers. Une sorte de pari sur le bien et le mal, sur l’ombre et la lumière. S’il était franc, il avait l’impression que les ténèbres avaient une longueur d’avance depuis le départ.

Comme d’autres, il avait pourtant aidé la lumière quand il l’avait pu. Sauver les enfants de cette femme avait été à la fois involontaire et cependant choisi. Il avait souvent pensé qu’il était plus facile d’agir lorsqu’on ignorait ce qui était en jeu. À l’époque, il ne savait rien. Rien du monde qui l’entourait, à l’exception de ses proches et de son environnement. Et aujourd’hui, tout ce qu’il savait n’avait rien pesé dans la balance. Kirbann était en danger. Son petit-fils. La chair de sa chair. Il avait souhaité cent fois lui dire la vérité, et cent fois il s’était tu, ne sachant comme ouvrir une page de sa vie qu’il voulait oublier. Comment dire à un enfant qu’on est son grand-père sans lui expliquer pourquoi il ne faut pas en parler ? Lorsque Nysmok avait reconnu l’homme qui achevait la mère de Bob, il avait su que son destin était scellé. Il n’appartenait plus à aucun camp. Il avait blessé cette femme et sauvé ses enfants. Qui croirait que ces deux actions n’étaient pas liées ? Il n’avait fait que des choix isolés, prenant en compte les informations dont il disposait à chaque instant. Et pourtant, à ce moment précis, deux de ses décisions s’étaient télescopées. Comment savoir si l’une rachetait l’autre ou si la première rendait toute autre tentative vaine et sans effet ? Ce jour-là, Nysmok avait basculé dans le camp des ni-ni. Ni tout à fait blanc, ni tout à fait noir. Un gris entre les deux, d’une nuance qui variait en fonction du contexte. Face à l’obscurité la plus absolue, il était d’un gris presque virginal tandis que la lumière la plus éclatante le laissait terne et sali.

La description de Sandira avait été précise et Nysmok avait su immédiatement qui avait enlevé son petit-fils. Une ombre jaillie du passé pour supprimer sa raison de vivre et son espoir. Il n’y avait qu’une seule chose qui pouvait racheter la vie de son petit-fils, celle de l’enfant qu’il avait sauvé. Nysmok avait prié pour faire le bon choix et avoir le courage d’aller jusqu’au bout. S’il avait pensé que se livrer suffise à délivrer Kirbann, il serait parti sans hésiter, mais il était en retard d’un demi-siècle. Il n’y avait qu’une possibilité, et il ignorait comment retrouver Bob.

Il avait appelé Xilistt faute de trouver mieux. Lorsqu’il l’avait embauché, il avait fait une recherche approfondie sur sa famille comme pour tous ses employés. Il avait alors découvert une autre branche de la famille Wishtoh. Cependant, malgré le lien de confiance qui s’était installé entre eux, jamais Xilistt n’avait partagé quoi que ce soit. L’apparition de Rashta avec Bob et Albert ce jour-là lui était un miracle. La solution arrivait au moment où il était prêt à laisser tomber. Dès lors, il avait su quoi faire. Reprendre contact avec le Carré Ticien n’avait pas été compliqué. Malgré leur obsession du secret, ils étaient trop bien implantés pour passer complètement inaperçus. La communication avait été brève et directe. S’il leur permettait de trouver Bob, son petit-fils serait relâché dans l’heure.

Nysmok avait pesé le pour et le contre. À quel niveau de risque était-il prêt ? Pas plus que d’habitude. Pas moins que d’ordinaire. Malgré son rêve d’une vie calme et tranquille où il retrouverait chaque soir sa femme et ses enfants, il semblait bien qu’un tel destin ne soit pas pour lui. Il y avait toujours une décision à prendre. La première en entraînait d’autres et ainsi de suite. Il avait l’impression de ne jamais pouvoir s’arrêter. Chaque carte retournée l’emmenait un peu plus loin et il continuait d’avancer où le jeu le conduisait. Nysmok avait appelé dès qu’ils étaient arrivés à Gialith. Pourquoi attendre ? Sa décision était prise et il n’avait jamais été aussi sûr de lui. Ils lui avaient laissé cinquante minutes, le temps de venir sur place, pour évacuer les lieux, faute de quoi il n’aurait pas de recours. Il avait réussi à s’éclipser du salon sous prétexte d’une envie pressante et avait quitté la maison par la porte arrière. Il s’était éloigné en se cachant derrière les haies des voisins avant de retrouver la rue un peu plus haut et un véhicule qui l’attendait.

De la, il avait assisté au pilonnage de la bâtisse. Il avait été très précis dans ses informations. Les explosions devaient être suffisamment fortes et rapprochées pour étourdir les occupants. Au contact du groupe, il avait noté la vélocité de déplacement des dieux et ne voulait leur laisser aucune chance de s’échapper. Malgré cela, un grain de sable avait grippé la machine. Au lieu de se déclencher simultanément, les trois premières explosions avaient été décalées de quelques secondes et avaient démarré dans le jardin.

Depuis quinze minutes, les secours étaient sur place. Les pompiers bénévoles de Gialith tâchaient d’enrayer l’incendie qui avait enflammé le chalet et trois bâtiments voisins. Nysmok se joignit aux badauds ensommeillés qui se pressaient autour des véhicules. Les questions fusaient d’un côté à l’autre, chacun tentait d’en savoir plus. Nysmok laissa traîner ses oreilles. Les pompiers n’étaient pas encore entrés. Profitant de l’attente, il composa le numéro qu’on lui avait donné.

« Oui ?

— C’est fait. Vous avez eu ce que vous vouliez. Relâchez Kirbann. » Le rire qu’il entendit lui glaça le sang.

« Voyons Jokalil, vous me connaissez mieux que cela. Mes hommes ont attaqué la maison, soit. Mais je n’ai aucune preuve que l’homme que nous cherchons était là, ni qu’il s’y trouve encore.

— Mais je…

— Tssst. Je n’ai que votre parole Jokalil, et vous m’excuserez si je ne la prends pas pour argent comptant. Nous avons déjà regretté de vous avoir fait confiance, vous vous en souvenez certainement ? Avouez que nous ne tenons ni l’un ni l’autre à reproduire le passé.

— Je… — Il suffit. Je vous donnerai des nouvelles lorsque j’aurai des preuves. Ou pas. Soyez patient Jokalil, la roue finit toujours pas tourner ! »

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