Le dernier Bakou – 64

Le dernier Bakou – 64

La première explosion ébranla la maison, coupant court à l’histoire de Rawilh. Le temps que tous prennent conscience de l’origine du bruit, deux autres détonations avaient réduit en cendres le jardin et emporté une bonne partie du toit.

Dès la première secousse, Rashta s’était précipité au chevet de Bob, pour s’apercevoir qu’Albert l’avait devancé. « Je le ramène chez nous. Occupe-toi des autres avec Azyolh. » Ramassant en une fraction de seconde les flacons et compresses qui se trouvaient sur la table, le Grand Architecte du Pays Au-Delà des Mers disparut avec Bob et le Gardien. Rashta avait déjà fait demi-tour pour retourner dans la bibliothèque. Il tentait de percevoir ce qui se passait. La fumée mettait sa vision à rude épreuve, mais il lui restait ses autres sens. Il sentait Xilistt et sa mère, Azyolh qui cherchait à convaincre Anthary de les rejoindre et Norula. Lorsqu’il arriva dans la pièce, il lança « chez Albert » à Azyolh en attrapant l’humain tétanisé et le polymorphe au passage avant de disparaître à son tour. Azyolh tenait Xilistt et Rawilh chacun par un bras et comptait mentalement les départs, trois avec Albert, trois avec Rashta, et ils étaient trois. Où était donc le dixième invité ? Était-il déjà mort ? Une quatrième explosion les précipita au sol, étourdis par le bruit et la déflagration. Xilistt se remit à genoux, du sang sur le torse et la main sur une oreille. Rawilh lui attrapa le poignet, insistant pour qu’il récupère un objet dans le salon. « Nous n’avons pas le temps. » Azyolh tentait de retrouver ses esprits. Il devait emmener les humains loin de ce champ de guerre. Pas question de faire marche arrière, ils devaient partir tant qu’ils le pouvaient. Les yeux de Rawilh ne le lâchaient pas. « Il le faut. Si vous voulez avoir une chance dans cette partie, nous en avons besoin. Je vous en prie. Pour l’amour du nouveau Bakou. Cela peut lui sauver la vie. » Les oreilles en feu et le visage en sang, le Veilleur de l’eau n’hésita qu’une seconde. Une seconde de trop. Une autre explosion balaya la pièce, l’onde de choc avait renversé Rawilh. « Maman ! » Cette fois Azyolh ne balança plus. Empoignant le fils et la mère, il quitta les lieux.

Lorsque Xilistt rouvrit les yeux, il ne reconnut pas l’endroit où il se trouvait. Il avait les paupières en feu, le front moite et poisseux, tout un côté douloureux et l’impression d’être passé sous un train. Maman ! Il chercha Rawilh du regard, luttant contre un mal de tête qui l’empêchait de réfléchir. « Maman !!! » Il sentit des bras l’entourer. « Je suis désolé Xilistt. » Azyolh murmurait, ne sachant comment adoucir la nouvelle. Le jeune homme ferma les yeux, laissant le désespoir envahir son cœur. Ce n’était pas possible, pas maintenant. Il lui restait tant de choses à dire, elle ne pouvait pas disparaître comme ça. Rouvrant les paupières il regarda le dieu qui l’avait sauvé. « Pourquoi ? Pourquoi Azyolh ? J’ai tant besoin d’elle. Je…. » Il s’effondra. Le front sur le sol, il laissa libre cours à sa douleur. Replié sur lui-même, plus rien n’existait qu’un immense chagrin. Ils avaient toujours été proches et le décès de son père alors qu’il n’était qu’un adolescent avait encore resserré les liens. Depuis qu’il travaillait pour WNI, ils se voyaient moins mais le réseau axial leur avait permis de garder le contact et il retournait à Gialith dès qu’il le pouvait. Et maintenant ? La maison n’existait plus et sa mère était morte. Que lui restait-il ? Plus rien n’avait d’importance.

Azyolh était demeuré à ses côtés. Dès leur arrivée au refuge de la Forêt des Anciens, il avait confié le corps de Rawilh à Mayla, l’araignée saurait quoi faire. Pour sa part, il ne voulait pas abandonner Xilistt. Il ne le connaissait que depuis quelques heures mais sa douleur lui était familière. Le chagrin causé par la perte d’un être cher croise les époques et les espèces. Il avait assisté trop souvent à cette mise à nu, un enfer abyssal qui remontait à la surface le temps d’un deuil. Parfois, les premières heures étaient les plus calmes, comme si la nouvelle prenait son temps pour pénétrer jusqu’au cœur. D’autres, elles étaient au contraire les plus difficiles, comme si un geyser traversait toutes les couches du désespoir pour les mener au grand jour. Azyolh priait pour l’âme de Rawilh. Pour qu’elle se libère des poids de l’humanité. Pour qu’elle retrouve sa place d’étoile parmi les cieux de l’univers. Pour que son souvenir fortifie ceux qu’elle avait côtoyés. Pour qu’elle leur donne la force de continuer.

Lorsqu’un léger piétinement arriva près de lui, le Veilleur de l’Eau ouvrit les yeux et baissa la tête pour voir son interlocutrice. Mayla, l’araignée sauteuse, avait la garde du refuge. « Ton amie est installée sur le promontoire. Vous choisirez le moment qui vous sera propice pour lui faire vos adieux. Nous veillerons sur elle en attendant que vous soyez prêts.

— Je te remercie pour ton accueil.

— Il y a autre chose.

— Je t’écoute.

— Tout ce que tu as amené ». Azyolh suivit le regard de l’araignée pour trouver une masse informe qui semblait incongrue dans cet endroit. « Que devons-nous en faire ? » Il mit quelques minutes à se remémorer ce que c’était. « Nous ne pouvons pas le laisser là. » Au dernier moment, il avait décidé de tout emmener. S’il avait agi plus tôt, Rawilh serait peut-être encore avec eux. Il observa le monticule. « Seul Xilistt pourra nous dire ce qui est important. Peux-tu le stocker quelque part en attendant ? » L’araignée acquiesça avant de repartir.

Azyolh reprit sa veille auprès du jeune homme. Pleure, mon jeune ami, pleure toutes les larmes de ton corps. Ne cherche pas à écourter ce temps de deuil. Il est à toi. Rien qu’à toi. Et il ne se représentera jamais.

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