Le dernier Bakou – 63

Le dernier Bakou – 63

Iolunh menait la marche. Il y avait plusieurs semaines qu’il surveillait les abords du fleuve. Abrité par les falaises du canyon, il avait attendu l’arrivée de leur protégée.

Le jeu avait commencé depuis si longtemps qu’il avait parfois douté de ce qu’il voyait. Il avait été le premier joueur de Mirtapi d’Uhnythais et l’avait enseigné à tous les habitants qui le désiraient. Iolunh était le messager du Mirtapi, celui qui ordonne les fils du temps. Il avait fait partie du groupe à l’initiative du jeu à l’époque où il vivait sur Iraporr. Après des dizaines d’essais, les Bakous avaient constaté la puissance didactique du jeu qui permettait d’apprendre à la mesure et au rythme de chaque joueur. Plutôt que d’imposer des règles et des lois, les Bakous avaient institué le jeu. Le Mirtapi formait un monde à l’échelle réduite. Chaque joueur définissait ses objectifs, piochait ses cartes de départ puis avançait en construisant son chemin. Sur le parcours, il découvrait ce que d’autres avaient posé avant lui et devait progresser avec ce qu’il avait, possessions ou connaissances, à l’instant T. Il avait été mis en place sur de nombreuses planètes, et comme sur Uhnythais, son efficacité avait fonctionné, jusqu’à l’arrivée des terriens.

Iolunh suivait le sentier sans réfléchir. Il avait emprunté ce chemin tant de fois que la moindre aspérité était familière sous ses semelles. Il anticipait chaque déclivité et chaque virage. Le passage creusé par l’eau était asséché depuis longtemps. Entendant le cri d’un aigle, il leva les yeux vers le ciel encadré par les falaises. Les derniers éclats du soleil blanc illuminaient le haut de la paroi. Il devait se hâter, la mi-nuit de jade serait magnifique vue d’en haut, mais ici-bas, le dédale du canyon ne serait pas aussi bienveillant et le temps se précipitait. Il se retourna. Ses amis portaient la jeune femme à quelques pas de distance. La fille de Jystinn. La petite-fille de Taolinh et Albert. La nièce de Zohrann. Un hochement de tête d’Epayh le rassura. Il ne leur restait que deux kilomètres à parcourir pour atteindre le Refuge. Il leur fallait à tout prix arriver avant la montée du soleil noir dans le ciel uhnytien. Ce soir était la clé du jeu. Des portes s’ouvriraient ou se refermeraient à jamais. Iolunh avait déjà passé plus de tours que n’importe qui dans l’univers. Il avait observé les terriens gagner partie après partie, face à l’isolement des êtres de magie. C’était la quatrième fois qu’il venait veiller au bord du fleuve, guettant une apparition. Il avait parcouru le chemin par habitude, presque sans y croire. Il était revenu jour après jour, observer l’eau, sentir les courants d’énergie, se demander jusqu’à quand il aurait la force de tenir les rênes d’un jeu qui s’était emballé. Il compta les jours. La première nuit d’hématite brillerait dans moins de deux semaines. Rykil était là, mais pourrait-il l’accompagner jusqu’au bout ?

Lorsqu’il arriva sur le plateau, Iolunh fut soulagé. Il était encore temps. Les dieux en soient remerciés. Il aida Epayh et Zohguyl à poser le brancard au pied du Balibab. La jeune femme ne s’était pas réveillée. Iolunh sortit le matériel de son sac et commença à chanter. Son chant avait la délicatesse d’un gazouillis d’oiseau. Il allait chercher toutes les sonorités connues pour alerter le cœur d’Uhnythais. Il installait peu à peu un rythme doux et lent qui appellerait à lui tous ceux qui l’entendraient. Epayh et Zohguyl s’étaient assis de chaque côté de la jeune femme et ajoutaient leurs voix à celle de Iolunh. Tout Santhama vibrait. La terre et les êtres santhis effaçaient le silence. Leur énergie liait la jeune femme à ses racines. Perdue dans le monde des hommes, elle devait être accueillie ici. Le Balibab commença lui aussi à chanter pour elle, rejoint par les centaines d’arbres de son peuple à travers la planète. Ce soir, tout était oublié. Pour un instant, les anciens habitants d’Uhnythais retrouvaient l’unité qui était la leur. Ils occultaient la douleur et les souffrances pour donner naissance à un nouvel être. En cette nuit de jade, le cœur d’Uhnythais vibrait à nouveau, porté par le chant de ses enfants.

Rykil flottait dans un monde inconnu. Elle se tournait en tous sens, cherchant à comprendre où elle était. Était-ce cela la mort ? Elle avait l’air trop douce. Elle entendait les chants qui l’accueillaient. Était-ce là qu’elle devait aller ? Sans aucun repère, elle tenta de reprendre le fil de sa vie. Elle se remémora l’avion, l’accident qui semblait inéluctable et sa prière à Mahira. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, des ombres dansaient autour d’elle. Elle distingua le halo de la mi-nuit de jade. Elle ne savait pas où elle était, mais le chant l’accueillait. Elle le sentait s’immiscer sous ses vêtements, à l’intérieur d’elle, prendre possession de ses émotions et les bercer dans un mouvement doux et régulier. Elle retrouvait ses meilleurs souvenirs comme une ronde amicale. Les moins bons aussi, mêlés dans un maelstrom qui refondait le passé pour créer un nouvel avenir. Au milieu de ce chaos organisé, elle eut une pensée pour ses parents, pour Xilistt. Elle les intégra dans le chant, porté par l’amour qu’elle leur vouait. Elle ne savait ni qui chantait ni pourquoi, mais sa place était là et nulle part ailleurs. Elle ajouta tout ce qui était important pour elle, Myrantila, la défense de la nature, la sauvegarde d’Uhnythais, sa joie de vivre, la chaleur du soleil, la caresse de l’eau, le sable sous ses pieds, un courant d’air, un ami à qui parler, le vol d’un insecte…

Lorsque le chant se tut, Rykil eut l’impression d’avoir effectué un long voyage. Elle posa ses mains autour d’elle pour se redresser. Elle devina les racines de l’arbre avant de le voir. Le rocher était chaud sous ses doigts. Elle se sentait étonnamment en forme. Trois êtres lui faisaient face, assis par terre. Elle les dévisagea. Ils avaient un air de famille. Leur peau grise luisait doucement, comme constellée de paillettes. Leur crâne était plus allongé que celui des humains, et couronné d’une mèche blanche qu’ils avaient chacun coiffée à leur manière. Celui qui semblait le plus âgé la portait repliée en chignon. Les mains posées sur ses genoux pianotaient comme s’il écrivait une partition connue de lui seul. Sa peau était un peu plus sombre que celle des autres, ce qui accentuait encore l’éclat de sa brillance. Il était vêtu comme les hommes santhis, d’un pantalon large et confortable pour résister à la chaleur et d’une tunique pâle. Ses pieds croisés étaient enfermés dans des bottines souples, et si elle ne faisait pas erreur, ses orteils palpitaient au même rythme que ses doigts. Celui qui se trouvait en face d’elle portait sa mèche tressée sur le côté. Sa peau d’une nuance plus claire était sillonnée de croissants de soleil dont l’éclat la rendait presque translucide. Habillé d’une manière identique, la teinte de son écharpe s’harmonisait au battement de son cœur. Rykil tendit l’oreille. C’était la première fois qu’elle entendait battre le cœur de quelqu’un à cette distance. Loin de la régularité d’un cœur humain, celui-ci fredonnait une mélodie sans notes et sans paroles qui l’apaisait. Quant au troisième, les cheveux de sa mèche suivaient le frémissement du vent et l’inspiration de l’instant. Sa tunique était moins blanche que les autres et les plis en étaient moins nets. Son pantalon bâillait et ses chaussures étaient rayées. Elle avait l’impression de se trouver face à un enfant qui court après ses rêves et arrive en retard aux repas, essoufflé mais heureux de vivre. Leurs trois regards attentifs avaient suivi le fil de ses réflexions sur son visage. Plus que leur attitude ou leur aspect physique, c’était l’éclat de leurs yeux qui lui avaient donné cette impression de filiation. Trois regards noirs la fixaient avec bienveillance. Le premier observait, attendant sans doute le bon moment pour intervenir. Le deuxième se concentrait, cherchant peut-être à percevoir le rythme de son cœur. Quant au troisième… il lui souriait. Comme les humains, il avait de petites rides au coin des yeux et sa bouche entrouverte laissait voir des dents pointues. Un sourire communicatif auquel elle répondit spontanément.

« Où suis-je ?

— Les humains appellent cette zone la falaise de Nortama.

— Et vous ?

— Le Refuge. » Rykil réfléchit. Elle ne savait pas ce qui s’était passé, mais elle était certaine d’être toujours sur Uhnythais et de se trouver face à des êtres qui n’étaient pas humains. Sa prochaine question en découlait.

« Qui êtes-vous ? »

Le plus âgé lui sourit. « Je suis Iolunh. » Montrant d’une main son compagnon au cœur musicien, il ajouta « voici Epayh, et Zohguyl. Nous sommes les maîtres du jeu d’Uhnythais. Nous surveillons la partie de Mirtapi qui est en cours.

— Pourquoi suis-je ici ? » Le sourire de Iolunh s’accentua. « Le jeu va changer de direction ce soir. J’attends ce moment depuis longtemps. Mais mon temps sur Uhnythais est compté et quelqu’un doit poursuivre la partie.

— Pourquoi moi ? Pourquoi pas eux ? » demanda-t-elle en montrant ses deux compagnons.

« Leur rôle n’est pas celui-là. » Devant son air perdu, il ajouta « Seul un Bakou uhnytien peut agir. Epayh et Zohguyl viennent d’Iraporr.

— C’est quoi un Bakou ? En quoi serai-je mieux placée qu’eux ? Je n’ai jamais entendu parler de tout ça. Vous devez faire erreur, regardez-moi, je ne suis pas… comme vous. » Rykil tentait d’organiser ses pensées. Tout cela n’avait aucun sens.

— Tu es une Bakoue. La petite-fille de la dernière Bakoue d’Uhnythais.

— Myrantila était une Bakoue ? » Sa grand-mère était une femme remarquable, mais jamais elle n’aurait imaginé qu’elle soit autre chose qu’une formidable humaine. « Vous devez faire erreur, ce n’est pas possible, ma mère a été adoptée. Je ne peux pas être une Bakoue ! »

Devant le sourire de Iolunh, Rykil sentit un doute la gagner. « Justement ! Ce n’est pas Myrantila qui était la dernière Bakoue, mais Taolinh. Ta grand-mère biologique.

— Donc je n’ai pas le choix ? » Un fond d’esprit de contradiction avait poussé Rykil à poser la question. Peu lui importait au fond. Il est quelquefois plus aisé de laisser quelqu’un d’autre décider à sa place.

« Si. » Cette fois, Zohguyl avait pris la parole. « Iolunh te donne une information. À toi de choisir quoi en faire. Si tu décides de faire demi-tour et de repartir, nous ne te retiendrons pas. » Son sourire s’était effacé. « Nous t’attendons depuis longtemps, mais si tu n’es pas prête, nous le comprenons. »

Rykil se sentit toute petite. Elle n’avait pas d’idée précise de combien de temps longtemps représentait pour eux, mais elle avait la vague sensation que c’était plus qu’une vie d’humain. Elle venait à peine de les rencontrer et voilà qu’ils étaient déjà déçus par son attitude. Elle soupira. Le silence durait. Ils attendaient sa décision sans chercher à peser sur son choix. Se concentrant sur son ressenti, elle écouta de nouveau la musique du cœur d’Epayh. Tendant l’oreille, elle remarqua que la mélodie différait légèrement de la précédente. Un peu plus vive, un peu plus inquiète. Lorsqu’elle leva les yeux vers les siens, elle plongea dans une vie d’attente. Une vie dédiée aux autres. Une vie d’exil, loin de chez soi et loin des siens. Malgré cela ou grâce à cela cependant, nulle attente ou nul reproche n’était perceptible.

Elle jouait au Mirtapi avec sa grand-mère et elle se rappela ce que Myrantila disait. Si tu attends de savoir pourquoi tu joues, tu peux passer ta vie sur le bord du tapis. Lance-toi petite. Expérimente. Essaie. Tu feras demi-tour si tu t’es trompée. Ne laisse jamais s’installer en toi l’idée que tu peux figer un instant parfait. La vie parfaite est celle que tu construis en t’adaptant à ce qui t’arrive. « D’accord. »

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