Le dernier Bakou – 62

Le dernier Bakou CH062

L’avion approchait de Santhama. Rykil distinguait les canyons du Tama et la Gueule de Santila. L’appareil ferait escale à Sanlussi avant de poursuivre sa route vers Cilenal, l’aéroport khanbien. Santhama et la Khanbie se partageant le territoire d’une île grande comme les Terres d’Ouest, les lignes aériennes desservaient toujours les deux capitales. La vue du ciel exposait avec une clarté sans pareil les différences des deux cultures. Là où Santhama épousait la forme des canyons et des montagnes qui sillonnaient son paysage, la Khanbie offrait des délimitations perpendiculaires, carrés et rectangles, tracés de main d’homme, pour baliser les canaux et les terres émergées. Seule la fantaisie du fleuve venait chambouler un agencement strict, ses deux bras, Kibie et Kibal encerclant les villes anciennes. Rykil nota l’expansion urbaine au-delà des rives du fleuve. De nouvelles routes étaient esquissées près de la frontière santhine.

Lorsque l’avion redécolla de Sanlussi, près de la moitié des voyageurs était descendue, remplacée par les santhis qui partaient à Bizal ou ailleurs puisque le trajet se poursuivrait vers le Pays Au-Delà des Mers. Rykil avait le visage appuyé au hublot pour ne rien manquer du survol de Santhama. La voie aérienne suivrait le canyon jusqu’à la source du Tama avant de récupérer la trace de la Kibie entre Sancidal et Sannato, seul col permettant de passer du nord au sud du pays par la route. À une altitude de quatre mille trois cent quatre-vingt-deux mètres, il était entouré des plus hauts sommets de l’île, qui dominaient la mer de plus de six mille mètres. Rykil apercevait déjà les neiges éternelles qui brillaient sous le soleil couchant. La mi-nuit approchait à grands pas et elle serait magnifique. Les cinq heures de voyage qui lui restaient jusqu’à Cilenal auraient lieu en grande partie de nuit. Rykil attrapa la couverture dans le compartiment individuel situé sous son siège et se cala pour profiter du paysage. Elle sentait le ronron des moteurs sous ses chaussures et la pression au niveau de ses oreilles à mesure que l’avion s’élevait pour passer au-dessus du relief. Alors qu’elle se penchait pour prendre une pastille dans le sac posé à ses pieds, elle eut l’impression que le monde lui tombait sur la tête.

Elle se recroquevilla sur son siège, trop absorbée par ce qu’elle voyait pour penser à crier. Des images tournoyaient dans sa tête. Des hommes, connus et inconnus. Xilistt. Des êtres de magie. Un cœur fatigué. Des femmes qui riaient alors qu’on abattait un arbre. Des questions. Des doutes. Des chemins qui s’ouvraient à elle. Où qu’elle pivote, une nouvelle possibilité émergeait du néant. Elle courrait de l’une à l’autre, ignorant laquelle choisir. Appelée, poussée, tiraillée, elle ne savait qui croire ni à qui faire confiance. Elle n’avait ni chaud ni froid, et ne connaissait plus la faim. Dans ce rêve étrange, elle n’était plus là et pourtant plus vivante que jamais. Les images revenaient. Une femme avec de beaux cheveux blancs. N’y va pas ! Reste avec moi ! Ne pars pas ! J’ai besoin de toi. Les ombres réapparaissaient. Le cœur fatigué. Les femmes. Détruire les femmes. Ce sont elles qui portent le mal. Ces femmes m’ont tuée. Mène les autres vers la lumière. Hommes et femmes, êtres de bien. C’est à toi de montrer le chemin. Je ne sais lequel prendre. Aie confiance. Devant l’évidence, tu sauras. Ne charge pas ton mental avec des images et des constructions illusoires. Lorsque tu seras face au gouffre, libère ton esprit et laisse-toi porter. Je ne sais rien. Tu en sais trop. Je ne suis rien. Tu es tout. De quoi ai-je besoin ? Ne cherche pas à avoir, fait. Comment savoir ? Ne cherche pas à savoir, soit.

Lorsque la sirène de l’avion se déclencha dans la cabine, Rykil se sentit poussée hors de sa transe. Elle regarda son voisin, mais il n’avait pas bougé, cloué à son siège par la peur, les yeux exorbités, un hurlement muet s’échappant de ses lèvres ouvertes. L’appareil était en piqué, une fumée noire voilait la lumière des hublots. Passagers et membres d’équipage s’étaient attachés aux premières secousses. Entre l’angle de l’avion et le relief environnant, Rykil leur donnait peu de chances de survie. Il faudrait des jours pour qu’on les retrouve, s’il y avait quelque chose à retrouver. Elle fit le tour de sa vie. Myrantila, ses parents, Xilistt. Vingt-trois ans c’est un peu jeune pour mourir, mais elle ne regrettait rien de ce qu’elle avait vécu. Elle espérait que tous les passagers pouvaient en dire autant. Au dernier moment, elle pria Mahira comme sa grand-mère le lui avait appris. Elle n’avait pas envie de mourir maintenant, pas comme ça, pas ici. Elle se demanda si ce serait douloureux. Que savait-elle de la douleur ? Pas grand-chose. Que savait-elle de la vie ? Pas beaucoup plus. Elle voulait plus. Plus de temps. Plus de rires. Plus d’amour. Je vous en prie. Si un dieu m’entend, aidez-nous. Mahira réfléchissait à ses moyens d’action pour ralentir la disparition des zones naturelles, et donc de la magie, dans les Trois Provinces. Elle revenait des Hauts Plateaux d’Azyrie et la situation était catastrophique. L’exploitation des minerais rares avait augmenté depuis l’ouverture du tunnel sous les Monts Dorés. Elle n’avait pas voulu croire les êtres de magie qui lui avaient prédit cela dès le début des travaux. Elle avait une confiance absolue en la bonté de chaque être vivant, et cela incluait les humains. Elle s’était persuadée que les compromis du passé suffiraient à empêcher les dérives. De toute évidence, elle avait eu tort. Il lui était pourtant impensable d’utiliser les mêmes armes qu’eux. Elle ne voulait ni agressions ni catastrophes coûteuses en vies humaines mais elle ne supportait pas non plus d’assister au lent et inexorable déclin du monde qu’elle avait connu. Un dilemme insoluble auquel elle ne distinguait aucune issue. À présent, les évènements des dernières semaines lui avaient ouvert une autre voie. Un chemin où les intentions créaient les possibilités. Elle devait réunir ses fils pour mettre à profit leurs capacités. Il était temps de donner de l’air à la magie. L’appel de Rykil la surprit dans ses prévisions. Prise de court, elle n’eut que le temps de la sortir de l’appareil avant le crash. Dans la micro seconde où elle intervint, elle vit le présent de la jeune femme, l’avion qui descendait en piqué sur les montagnes santhines. Elle sentait l’affolement des passagers. L’appareil privé de moteurs tombait comme une masse. Elle entendait les cris et le fracas du matériel. L’orientation inhabituelle de la carlingue avait ouvert les coffres à bagage, ajoutant encore à la panique. Elle vit aussi le large champ laissé libre par les êtres de magie qui avaient senti la catastrophe arriver bien avant que l’oiseau de métal ne pique du nez. Et elle distingua une nouvelle voie dans le cours du jeu. Cette jeune femme avait une place à part. Une place incertaine. Une place qu’elle ignorait. Il n’était pas question de la ramener chez elle. Pas tout de suite. Un autre chemin s’offrait à elle. Au moment où l’avion explosait en entrant en contact avec le fait du canyon, Mahira déposa Rykil avec douceur au bord de la rivière. Elle avait perdu connaissance, mais la déesse ne sentait aucun organe blessé dans son champ d’énergie. Des êtres l’attendaient déjà. Ils la remercièrent et chargèrent la jeune femme sur un petit brancard avant de repartir vers le pied de la falaise. Tant d’années après, elle était toujours surprise que des humains se souviennent de son nom dans les moments difficiles. Peut-être était-ce bon signe malgré tout ?

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