Le dernier Bakou – 61

Le dernier Bakou CH061

Chossalinn était satisfaite de son voyage en Yndanie. L’instant de doute et la mésaventure avec l’araignée avaient été effacés par une démonstration de pouvoir de premier ordre. Face à une horde d’ouvriers analphabètes, elle avait sorti le grand jeu. Arrivée telle un aigle sur une souris apeurée, elle avait humilié le contremaître devant ses équipes. Il était temps que ces rustres sachent qui était la patronne.

Ne jamais montrer ses faiblesses ni ses attentes. L’une des meilleures leçons de son père. Elle lui devait tout. Sa position sociale, son caractère, son niveau d’exigence et par-dessus tout son appartenance au Carré Ticien. Le Balibab avait disparu ? Punir les responsables, jouer du bâton et de la carotte pour s’assurer que cela ne se reproduirait pas.

Elle avait détesté chaque kilomètre parcouru pour arriver jusqu’à ce foutu plateau. Dire qu’il existait encore des routes où il était impossible de se croiser sans mettre une roue dans le ravin. Des villages sans réseau axial. Fallait-il que les ressources naturelles yndies l’intéressent pour qu’elle continue d’y faire affaire ! Chaque lacet lui avait rappelé pourquoi elle vivait à Tavaly et pourquoi la Dakyrie dominait le monde.

Arrivée à Kinka, elle était entrée dans la première boutique pour retrouver une apparence digne de son statut. Pas question de prendre l’avion avec des escarpins tachés de boue et un pantalon poussiéreux. Elle avait abandonné les témoins muets de son voyage sans regret pour un ensemble de soie beige et des bottes couleur d’automne karylien. Elle détestait le noir qu’elle trouvait triste et qui lui assombrissait le teint. Elle pivota devant le miroir, contemplant ses jambes fuselées, sa taille fine et son port de tête. Les médias l’attendaient sans aucun doute à l’aéroport puisqu’elle avait fait savoir qu’elle partirait des Contrées Sud. Un tour chez le coiffeur le plus proche et son allure serait parfaite.

Croisant le regard admiratif de la vendeuse dans le miroir, elle lui sourit. Elle adorait être le centre d’attention. Son grand-père l’avait traitée de prédatrice en jupon, il n’aurait pu mieux la décrire. Il avait un don pour cerner les gens rapidement dont son père n’avait pas hérité. Elle se flattait pour sa part d’avoir une intuition hors normes. Être passée de l’échelon 41 au 415 en moins de trois ans en était la meilleure preuve. Elle connaissait les règles du jeu, les limites avec lesquelles flirter et celles à respecter. Jouer de son charme pour arriver à ses fins était son arme favorite. Elle adorait battre des cils et observer les réactions autour d’elle. Sa séduction n’avait jamais failli. Il arrivait même que cela fonctionne avec les femmes. Tout aussi attentives aux célébrités que les hommes, elles aimaient se targuer de l’avoir rencontrée. Chossalinn savait donner de sa personne pour des œuvres de charité ou des dîners privés.

Un bip sur son téléphone lui signala l’arrivée d’un nouveau message. Le carré stylisé de l’en-tête lui indiqua l’expéditeur. Tous les contacts avec le Carré Ticien se passaient de cette manière. Elle n’avait rencontré aucun adhérent en personne, même si elle avait parfois aperçu des écussons savamment disposés pour rester discrets lorsqu’on ne les cherchait pas. La prochaine réunion avait lieu le lendemain par hologrammes masqués. Une précaution supplémentaire pour s’assurer qu’aucun membre ne puisse nuire aux autres. Distraite par le message qu’elle venait de recevoir, Chossalinn se leva d’un bond, bousculant la vendeuse qui lui apportait un café. Elle vit la tasse basculer comme au ralenti et le café jaillir vers son costume immaculé. Elle anticipa la douleur du breuvage brûlant, la tâche humiliante sur l’image irréprochable qu’elle s’était construite, et son bras partit tout seul, propulsé par un cri de rage primaire.

La peur du feu avait tout annihilé. Plus rien n’existait que la morsure dans sa chair, une agression qui mettait la peau à nu et les souffrances au premier plan. Chossalinn avait quitté la boutique, elle se trouvait à Tavaly et elle avait cinq ans. Une casserole d’eau bouillante l’avait brûlée au troisième degré. Le choc du métal lui avait fracturé la moitié du visage. Le lui reformer avait nécessité des dizaines d’opérations. Nul ne saurait jamais qui elle serait devenue sans cet accident domestique. Son visage n’était que la création d’un chirurgien plastique. Un masque de chair qui lui pesait de plus en plus. Une souffrance qu’elle supportait en la rejetant sur les autres.

Lorsqu’elle reprit le contrôle de ses émotions, une goutte de sang perlait au bout de l’estafilade causée par sa bague sur la joue de la vendeuse. Chossalinn remarqua l’effroi qui avait remplacé l’admiration et le geste de recul quand elle s’approcha. Un masque glacial s’installa aussitôt sur son visage. Ne rien laisser paraître. Ne pas montrer la honte ni la souffrance de se sentir rejetée. Exiger un autre costume. Déclencher un esclandre si nécessaire pour effacer l’humiliation de l’accident et celle de la riposte disproportionnée. Si l’on vous prend pour un monstre devenez-en un.

Quand elle quitta la boutique, Chossalinn était redevenue la femme d’affaires mondialement connue attendue à l’aéroport. 

Le souvenir de l’incident était enfermé à double tour dans le puits de son âme. Ne rien laisser dépasser. Se tenir droite même lorsqu’on a envie de se rouler par terre de douleur. Sourire même quand son cœur saigne à l’intérieur. Continuer d’avancer alors que plus rien n’a de sens.

De l’autre côté de la vitrine, la vendeuse se tenait la joue. Elle se rappellerait longtemps cette visite.

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