Le dernier Bakou – 60

Le dernier Bakou – 60

Kirbann fatiguait.

Il n’était pas maltraité, du moins pas physiquement. Il était alimenté même s’il avait du mal à accepter cette fonction physiologique ramenée à sa plus simple expression. Depuis la dernière visite de l’homme en gris, il s’était sans doute passé plusieurs jours. Il avait perdu le compte du temps dans cette serre qui ne voyait pas les rayons du soleil. Les seules visites qu’il avait reçues étaient celles d’une infirmière en blouse bleue qui lui avait posé l’intraveineuse qui le nourrissait. Les blouses blanches étaient réservées aux jardiniers. Il les apercevait de temps à autre supprimer une plante qui sans doute avait failli dans la réalisation de l’objectif qu’on lui avait fixé. Un nettoyage de précision du tube à essai et des capillaires précédait alors la mise en place d’une nouvelle espèce.

Kirbann déprimait.

Il n’avait pas vu le ciel depuis son enlèvement à Koundira, des siècles auparavant. Il avait l’impression d’avoir basculé dans un film de science-fiction qui se passerait sur une planète sans oxygène. Tout était maintenu en vie artificiellement, même lui. Un tube pour le nourrir et un autre pour évacuer les produits de la digestion, voilà tout ce qu’il restait de lui. Les premiers jours, il avait apprécié la couleur des plantes et des fleurs. Mettre des couleurs dans une prison change la perception qu’on en a. Mais cela ne dure qu’un temps. Laissez quelqu’un des jours et des heures dans la même position, au même endroit, et vous comprendrez les limites d’une décoration superficielle. Il se rappelait la vie qui palpitait dans chaque feuille du jardin de Nysmok. L’air qui lui caressait le visage lorsqu’il flânait autour de la maison. Le cri des mouettes en bord de mer. Les sons de la vieille demeure. Les craquements du bois. Le bruit d’une page qu’on tourne. Une voiture qui passait un peu plus loin sur la route.

Kirbann devenait fou.

La lumière artificielle permanente le poursuivait même les yeux fermés. Loin de l’intensité des soleils d’Uhnythais, palpitante, vivante, en mouvement, celle de cette serre n’était qu’un halo vide. Un éclairage fonctionnel mais qui n’avait rien compris de la beauté du dehors. Le concepteur de cet endroit avait méticuleusement extrait la technique froide et rigide du concept lumineux. Chaque fonction était réduite à sa plus simple expression. Ici pas de superflu. Aller à l’essentiel pour ne pas perdre de temps. Il ne sentait déjà plus ses bras, serrés par les liens qui le maintenaient immobile. La situation n’était guère plus réjouissante pour ses jambes, mais il arrivait encore à bouger les orteils, perdus si loin au fond de ses chaussures. Ses yeux collés par les sécrétions s’ouvraient avec difficulté. Sa bouche était sèche malgré le capillaire scotché entre ses dents qui distillait des gouttes d’eau. Ses oreilles explosaient sous le pilonnage incessant de la musique. Le problème n’était pas le niveau sonore, à peine plus fort qu’un chant d’oiseau sur un arbre, mais la diffusion continue. Kirbann aurait tout donné pour un instant de silence, la liberté de se laver le visage et de se gratter le dos.

Kirbann ne voulait pas mourir.

Il avait envisagé l’idée. Se laisser partir. Cesser de respirer. Arrêter de lutter. Abandonner ce corps de chair si lourd. Laisser son âme s’échapper. Se détacher de chaque muscle et chaque cellule. Oublier les contraintes et les limites du corps physique. Il n’avait pas pu. Se détacher de ce corps physique qui le portait depuis tant d’années serait donner raison au savant fou qui avait construit cet endroit. Il ne voulait pas d’une vie synthétique et stérile.

Kirbann s’accrochait.

Au peu qui lui restait. Il avait perdu la liberté de mouvement ? Qu’à cela ne tienne, une autre subsistait. Il inspira, longuement. Il huma les effluves des mimosas de synthèse, une senteur douce qui n’avait pas la force des fleurs portées par la terre. Il distinguait aussi le parfum des rosiers, entêtant et un brin de lilas. Laissant l’air entrer dans ses poumons et son ventre, il s’arrêta un instant. Lorsqu’il expira, il laissa partir tout ce qui lui pesait. Les frayeurs. Les doutes. Les certitudes. Inspire. Une branche de muguet. Laisse-la circuler dans ton corps. Prends un instant, juste un instant pour apprécier ce moment. Il est déjà fini ? Lâche tout ce qui te pèse. Expire. Lentement. Détache-toi de la douleur. Inspire…

En dépit de tout, Kirbann vivait.

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