Le dernier Bakou – 6

Le dernier Bakou – 6

Bob était allongé dans son coin bibliothèque depuis la fin des cours. Il entendait ses camarades. Crelato qui murmurait un air sur son harmonica, Vilose et Pratiul qui s’étaient lancés dans une partie de Mirtapi, Chas’ qui fredonnait sur la mélodie de Crelato.  

Il n’avait même pas ouvert un livre, tellement ces premières journées lui avaient donné matière à réfléchir. Il avait imaginé des dizaines de scénarii possibles sur son entrée à Ahrmonnhyah, mais rien qui ressemblait à la réalité. Tout était si…. différent !

Pour commencer, il ne savait pas où il se trouvait. La lettre d’inscription avait été claire « le premier jour suivant les nuits rouges, demandez à venir à Ahrmonnhyah, et vous y serez mené sans délais ». Sur ce point, tout s’était passé sans difficultés. Mais il n’était plus sur Uhnythais. La nuit était ici d’un noir d’encre à peine éclairci par les étoiles filantes qui passaient régulièrement d’un côté à l’autre des collines de Marmoniah.

Sur Uhnythais, les nuits se succédaient sur un rythme immuable. Deux mi-nuits avec un halo coloré entouraient le deuxième jour uhnytien, surplombé de ce soleil noir que les humains appelaient lune et pendant lequel ils dormaient. Chaque mois uhnytien commençait par des nuits zébrées de rouge, au nombre de sept. Elles s’éclaircissaient ensuite avec sept nuits rayées d’or, sept d’azur, sept de diamant, sept de jade, sept d’améthyste, avant de se terminer par les sept nuits d’hématite, aussi sombres que somptueuses dans leur lumineuse noirceur.

Bob avait toujours adoré la nuit. Il pouvait passer des heures à épier le moindre changement dans les lignes qui traversaient le ciel. Il était en train de réfléchir à toutes les différences qu’il avait notées, lorsqu’Alitt fit irruption dans son espace.

« Salut Bob, tu viens faire un tour ? »

Surpris autant par l’invitation que par l’arrivée de son ami, Bob ne répondit pas.

« Tu ne vas quand même pas rester enfermé ici alors qu’il y a une nuit magnifique ?! Je te rappelle que tu n’as pas besoin de dormir…

– Ne t’inquiètes pas, ça je ne l’ai pas oublié ! » répliqua Bob en souriant. « Mais je ne pensais pas qu’on pouvait sortir comme on voulait.

– Bien sûr que si. Allez, viens ! » Suivant Alitt à l’extérieur sans plus d’hésitation, Bob osa lui poser la question qui le taraudait.

« Dis-moi Alitt, où sommes-nous exactement ?

-A Ahrmonnhyah, évidemment ! » Alitt regarda Bob, soucieux, se demandant un instant s’il avait perdu la mémoire.

« Ça je sais. Et Ahrmonnhyah se trouve sur l’anneau Sourcylien qui entoure Uhnythais. Mais l’anneau, qu’est-ce que c’est exactement ?

Alitt s’arrêta pour faire face à son ami.

« Tu ne connais pas l’anneau Sourcylien ? Mais d’où viens-tu ? Je croyais que ton père était le dieu du Pays Au-Delà des Mers ?

– C’est le cas. Mais qu’est-ce que cela a à voir ?

– Mais enfin Bob, l’anneau Sourcylien est l’endroit où vivent tous les dieux. »

Observant son camarade, Alitt se dit que quelque chose clochait.

« Où viviez-vous ?

– Sur le mont Scanthi.

– Le volcan du Pays Au-Delà des Mers ?

– Il est éteint depuis longtemps.

– Et vous ne l’avez jamais quitté ?

– Mon père si, quelquefois, pour venir sur l’anneau je pense, mais pas moi. J’allais régulièrement sur les autres îles de l’archipel, mais jamais plus loin. »

Alitt réfléchissait. Il ne savait pas comment expliquer à Bob quelque chose qu’il connaissait depuis son enfance et qui était pour lui une évidence. Il rencontrait pour la première fois un dieu qui ne vivait pas sur l’anneau, et se demanda s’il y en avait d’autres, ailleurs. Pourquoi pas après tout. Depuis qu’il avait goûté à l’énergie des Sept Essentiels avec l’intervention de Tarnyth, Alitt avait révisé certaines de ses idées reçues.

« Alors ? A quoi ressemble-t-il ? Comment ça marche ? »

Alitt rit devant la curiosité de son ami. « Il entoure Uhnythais, et c’est lui qui crée les nuits colorées. Il interagit avec les deux soleils. Du bord intérieur de l’anneau, on peut observer Uhnythais. Les deux faces de l’anneau sont occupées, et le passage de l’un à l’autre est toujours surprenant. Certaines maisons ont un accès des deux côtés, comme celle de Tirinnh et Natinho, les dieux de Pinnsul. Le soleil blanc d’Uhnythais est immobile, tout comme l’anneau, de même que le soleil noir. Mais Uhnythais fait une rotation complexe sur elle-même au centre de l’anneau Sourcylien. Et les habitants d’Uhnythais ont ainsi l’impression que le soleil change de place suivant le moment de la journée. 

– Pourquoi fait-il nuit alors ? Si l’anneau et le soleil ne bougent pas, pourquoi n’y-a-t-il pas un jour infini ici ?»

Alitt sourit en entendant la question. Lorsqu’il était petit, son père lui disait que la nuit existait pour faire plaisir à son frère Chas’. Il avait longtemps cru que ce n’était qu’une légende familiale, mais en grandissant il s’était aperçu que c’était la vérité.

Yerek lui avait raconté les jours de son enfance, avec cet astre figé qui dispensait lumière et chaleur. Il en parlait avec un peu de nostalgie, ayant toujours aimé la clarté du jour. Mais il avait vite constaté que son cadet n’avait pas les mêmes besoins. Deuxième fils de Mahira et Tahari après Yerek, Chas’ cherchait l’ombre. Il se réfugiait dans les cavernes ou les terriers, se cachait dans les taillis les plus fournis, et pouvait passer des heures au cœur de l’anneau, loin de ce soleil brillant. 

Yerek avait mis longtemps à comprendre ce frère si différent de lui. Il avait tempêté de ne pas le trouver, s’était aussi inquiété de ses disparitions. Il finissait toujours par revenir, accompagné de l’un ou l’autre des habitants de l’anneau, surtout les non dieux qui prenaient soin de ce petit dieu mal à l’aise avec la lumière. Puis il avait essayé de trouver des solutions. Il avait construit des cabanes dont on pouvait fermer entièrement les volets pour permettre à Chas’ de passer du temps en haut des arbres sans être gêné par la clarté. Cela avait été une révélation pour chacun des deux frères. Chas’ avait apprécié l’aide de son aîné et le souci de son bien-être. Yerek avait découvert un autre monde. Un univers où les ombres et la lumière jouent ensemble pour redessiner le paysage. Une vision reposante, loin de son énergie perpétuelle et aveuglante.

Le jour de cette prise de conscience, Yerek avait pris Chas’ par la main et l’avait mené au conseil des dieux. Il avait expliqué sa découverte et les besoins de Chas’. Et il avait proposé de créer une nuit sur l’anneau, à l’exemple des nuits uhnytiennes. D’abord surpris par cette requête, les dieux avaient étudié la question avec le plus grand sérieux. Plusieurs tentatives avaient été faites, et la solution du voile temporaire avait été retenue. Un voile créé par les dieux chaque soir. Un voile patchwork, où chaque carré de nuit est un peu différent des autres, puisque chaque dieu s’occupe d’une partie de la nuit. Un frémissement parcourt l’anneau chaque soir, indiquant l’heure de la mise en place. Et le voile se dissipe de lui-même le lendemain matin.

Bob écouta l’histoire d’Alitt avec étonnement. Seulement quarante années de nuit sur l’anneau ? S’il avait vécu ici, il aurait lui aussi connu le jour infini. Il était surtout touché par le soutien de Yerek pour son frère. C’était donc ça avoir une grande famille ?

Un soupçon d’envie passa dans le cœur de Bob. Si seulement il était né dans une autre famille…

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