Le dernier Bakou – 59

Le dernier Bakou – 59

Lorsqu’elle avait entendu frapper à la porte, Rawilh était allée ouvrir avec méfiance. Elle avait vu disparaître sa cousine Bakoue cinquante ans plus tôt, sans savoir ce qui s’était passé malgré des recherches intensives. Un nouveau Bakou se trouvait dans son salon et il n’était pas question qu’elle prenne le moindre risque. La loyauté n’était pas un vain mot chez les Wishtoh.

Elle scrutait chaque détail de l’homme qui lui faisait face. Il était un peu plus grand qu’elle, légèrement hâlé. Ses cheveux bruns étaient coupés court et il portait une boucle d’oreille. Il était vêtu d’une chemise trop large sous un veston élimé. Son pantalon bâillait aux chevilles au-dessus de baskets défraîchies. Lorsqu’elle remonta jusqu’au visage, il lui souriait.

« Bonjour. Je suis un ami d’Azyolh et Albert et je crois savoir qu’ils se trouvent chez vous. Auriez-vous l’amabilité de les prévenir que Norula est arrivé ? » Rawilh ne bougeait pas. Quelque chose l’intriguait, mais elle ne parvenait pas à mettre le doigt dessus. Elle observa les alentours. La rue qui remontait jusqu’à l’épicerie, avec sa rangée de maisonnettes en brique. Le cinéma, un peu plus bas, avec une file d’attente pour la séance du soir. Et la voie sans issue qui menait au bord du lac, encombrée de bateaux de toute taille et de tous âges. Mal à l’aise sous cet examen qui durait, Norula se retenait de ne pas bouger pour éviter la panique provoquée par la trace brillante qu’il laissait sur le sol. Elle n’était déjà plus visible dans la rue, mais sur ce perron en bois noirci par le temps, il ne voulait pas tenter sa chance.

Xilistt arriva derrière sa mère. « Que se passe-t-il ?

— Ce monsieur dit qu’il connaît Azyolh et Albert. Peux-tu leur demander de venir s’il te plaît ? » Rawilh n’avait pas quitté son interlocuteur des yeux et elle avait noté la lueur de méfiance qui s’était allumée lorsqu’il avait vu son fils. Une affaire qu’il faudrait éclaircir s’il entrait chez elle. À cet instant, un chien aboya dans la maison d’à côté et l’homme sursauta. Au moment où il reprenait sa position initiale, elle remarqua une légère traînée sur le côté de son pied gauche. « Vous êtes un polymorphe. » Elle en avait côtoyé beaucoup dans sa jeunesse. C’est cela qui avait attiré son attention, cette manière de ne pas bouger d’un iota pour éviter de laisser une trace. Elle regarda autour d’eux puis s’écarta. « Entrez. Je suis Rawilh. Vos amis sont à l’intérieur. » Elle referma soigneusement la porte qu’elle verrouilla à double tour.

Elle précéda le polymorphe dans la bibliothèque. En passant dans le salon, il lui demanda à mi-voix en voyant Bob étendu sans connaissance. « Qui est-ce ? 

— C’est une longue histoire. » répondit-elle avec un sourire fatigué. « Nous allions justement commencer. Si vous voulez vous joindre à nous. » Elle montrait du bras la pièce suivante où des voix discutaient. « Je vérifie son état et j’arrive. »

Lorsque Rawilh regagna la bibliothèque, son inquiétude pour Bob avait augmenté d’un cran. Les herbes qu’elle utilisait pour aider son organisme à supporter la mutation n’avaient même pas réussi à le stabiliser. Elle ne pouvait s’empêcher de réfléchir aux médicaments synthétiques qu’elle avait à la boutique, se demandant si l’un d’eux aurait plus d’effet, tout en sachant pertinemment que ce n’était pas le cas. Les Bakous ne toléraient pas les traitements humains. Seule la nature pouvait les soulager, à condition qu’il ne soit pas trop tard. Appuyée sur l’encadrement de la porte, elle étudiait ses invités. Xilistt, son fils, discutait avec ce drôle de dieu, Rashta. Il avait l’air d’un militaire mal embouché mais ce masque cachait un cœur plus grand qu’il ne le pensait lui-même. Elle l’avait observé au chevet de Bob. Il était à la fois inquiet pour son ami et prêt à le soutenir quoi qu’il arrive et quoi qu’il lui en coûte. De tels amis n’ont pas de prix. Ils sont plus rares que la rosée en plein désert et bienheureux ceux qui ont la chance de les avoir à leurs côtés. Un peu plus loin, Albert lui tournait le dos. Ainsi c’était lui. Elle n’avait pas compris tout de suite que ce dieu au pli amer au coin des yeux était celui de Taolinh. Il portait un fardeau trop lourd pour lui. Elle espérait que ce qu’elle allait dire allègerait le poids qui pesait sur lui. Elle n’avait que dix ans lorsque sa cousine avait disparu. Ce n’est que plus tard qu’elle avait découvert l’amour partagé par ces deux êtres d’exception. Cinquante ans étaient passés, et elle ne pouvait qu’imaginer la solitude qui avait été la sienne. Ne pas savoir peut être la pire des tortures. Autour de lui, Azyolh et Norula discutaient comme de vieux amis. Ces deux-là avaient beaucoup en commun. Le polymorphe avait conservé son apparence humaine. Elle espérait qu’il reprendrait la sienne avant de partir, il y avait tellement longtemps qu’elle n’avait pas croisé quelqu’un de son espèce. Elle fatiguait parfois à ne soigner que des humains, avec leur tendance à penser qu’ils sont seuls sur Uhnythais. Les deux derniers participants à ce dîner impromptu se tenaient à l’écart, chacun de leur côté. De l’un, le vieil homme, Nysmok. Elle savait qu’il était le grand patron de Xilistt chez WNI. Elle ignorait comment il était arrivé dans cette histoire, mais elle avait appris à garder l’esprit ouvert et à ne pas préjuger de ce qui était. Quant au dernier membre de ce groupe cosmopolite, il avait l’air dépassé par les évènements. Elle avait rencontré Anthary auparavant. Il était venu en vacances avec son fils plus d’une fois à Gialith, profiter des monts enneigés ou du lac. Mais là, il n’était pas dans son assiette. Quel sac de nœuds ! Elle douta soudain. Serait-elle à la hauteur de la tâche qui se présentait ? Qui était-elle pour se figurer qu’elle pourrait changer quelque chose dans le jeu fou qui était en cours ?

Elle s’apprêtait à reculer, trop incertaine de tout pour avancer lorsqu’elle sentit une pression sur son mollet. Baissant la tête elle vit le Gardien qui la regardait de ses grands yeux. « Vous douter ne pas. Tous venir ici pour entendre vous. Être vous croisée des chemins. Jeu continuer. Temps accélérer. Chacun faire ce qu’il devoir. Vous parler, Rawilh. Vous être mémoire seule du quoi faire maintenant. »

Elle s’agenouilla pour le prendre dans ses bras une nouvelle fois. C’est lui qui avait raison. Qui était-elle pour douter ou juger ? Elle n’avait qu’à se laisser porter et à observer ce qu’il en sortirait.

Tant que le jeu continue, ne sacrifie aucune carte.

Lorsque Rawilh était entrée dans la bibliothèque, tous les regards s’étaient tournés vers elle. Xilistt remarquait le pli d’inquiétude qui barrait son front. L’état de Bob la préoccupait. Ce n’était pas bon signe. D’aussi loin qu’il se souvienne, sa mère avait tout soigné. Ses bobos de petit garçon, les blessures des voisins, les maladies de tous ceux qui venaient jusqu’à sa boutique. Recettes anciennes ou remèdes récents, ce qui aidait ses patients avant tout, c’étaient sa voix, son attention et la confiance qu’elle savait leur insuffler. Il l’avait rarement vue désemparée. Il faillit traverser la pièce pour lui faire un câlin comme lorsqu’il était petit, mais n’osa pas. Elle allait parler et ce n’était pas le moment. Il se rappellerait plus tard de cette occasion manquée.

Le regard de Rashta passait de Xilistt à sa mère. Il sentait un amour aussi calme que celui qu’il portait à la sienne. Un amour serein, certain de la présence de l’autre, dans les tempêtes comme dans les jours de grand soleil. Un amour qui ne pâlissait pas avec le temps mais qui se renforçait au contraire de tous les instants partagés. Il eut un pincement au cœur en pensant à sa famille. C’était la première fois qu’il se trouvait coupé d’eux tous pendant aussi longtemps. Puis il observa le reste de l’assemblée. Un autre lien existait ici. Il ne pouvait pas encore le définir avec précision, mais il le sentait. Il avait remarqué l’air soucieux de Rawilh à leur arrivée. Ses reproches l’avaient rassuré. Elle savait ce qui se passait pour Bob. C’était beaucoup plus que ce qu’ils avaient eu jusqu’ici. Il avait envie d’aller voir son ami, de vérifier par lui-même ce qu’il en était, mais un regard de Rawilh l’en dissuada.

Albert s’était retourné quand les voix s’étaient tues. Il scrutait la femme qui approchait. Il ne l’avait jamais rencontrée, mais il se souvenait de son nom. Rawilh, fille de Vibohl. La deuxième branche des Wishtoh. Elle avait été franche un peu plus tôt, devant son inquiétude. Elle connaissait le processus et l’accompagnement adéquat, mais ne savait pas s’il était encore temps d’agir. Il avait accusé le choc, mais lui était reconnaissant de son honnêteté. Il s’était assis auprès de Bob et lui avait tenu la main, comme lorsqu’il était enfant. Il se rappelait tant de choses partagées. Il avait pris conscience de l’éloignement qui s’était installé entre eux. À mesure que Bob grandissait, la culpabilité d’Albert avait grandi avec lui. Il n’avait pas voulu voir le voile noir qui l’empêchait de profiter de la joie simple d’avoir un enfant. Comment pouvait-il mériter l’amour de cet enfant alors qu’il n’avait pas su protéger sa mère ?

Norula observait la maîtresse des lieux. Azyolh lui avait parlé de leur rencontre avec Xilistt et de leur arrivée ici. Le polymorphe n’avait pas encore décidé quoi penser du fils, mais pour la mère, elle l’avait déjà conquis. Le soulagement qu’elle avait marqué en découvrant qui il était n’était pas feint et il appréciait un ami des êtres de magie lorsqu’il en croisait un. Il avait compris qu’elle était pharmacienne et guérisseuse, comme son père et son grand-père. Il se demandait si c’était eux que ses grands-parents venaient consulter quand ils vivaient encore dans la Forêt des Anciens. Il aurait peut-être l’occasion de poser la question.

Azyolh était atterré. Au départ de Piros, l’équipe ne comptait que Bob, Rashta, Albert et le Gardien. Lorsqu’elle était parvenue à Gialith, ce nombre était déjà monté à sept, huit avec lui. Le débarquement d’Anthary avait semblé sceller le groupe à neuf, mais l’arrivée de Norula avait confirmé ses pires craintes. Aujourd’hui était le nœud du Mirtapi. La partie en cours serait modifiée dans l’intervalle de vingt-et-une heures qui séparait ce jour du suivant. L’un d’entre eux allait mourir aujourd’hui et il n’avait aucun moyen de savoir qui ni de l’empêcher. Il rêvait de ce jour depuis des années. Il n’avait pas voulu voir les premiers signes, mais ils étaient là. La démission de Dakhtassi. Les trois êtres au chevet du Balibab. La traversée de la planète. Une assemblée hétéroclite de dix individus.

Anthary tenait toujours fermement son sac à dos. Il n’arrivait pas à dépasser le choc du voyage. Il avait coupé court aux sollicitations de son ami. Trop de choses à digérer en trop peu de temps. Son corps refusait d’assimiler de nouvelles informations. Hier encore il travaillait à son enquête, seul dans son appartement. La théorie du complot sur laquelle il planchait lui semblait étrangement rassurante face à ce qu’il voyait ici. Il avait l’impression d’avoir changé de dimension. Il avait entendu les histoires de Rawilh sur les Bakous et le cœur magique d’Uhnythais, mais tout cela était resté dans son esprit comme les légendes qu’on raconte aux enfants. Il n’avait jamais envisagé qu’une once de tout cela puisse se révéler vrai et encore moins l’ensemble ! Traverser la Dakyrie et la moitié des Terres d’Ouest en moins d’une seconde avait déjà été éprouvant pour son esprit cartésien. Trouver un malade de couleur anthracite brillant dans le noir n’avait rien arrangé, et le pompon avait été ce drôle de petit être, sorte de croisement entre un caniche défrisé et un mimipo, qui parlait presque comme tout le monde. Il leva la tête lorsque Rawilh entra dans la pièce, incertain de vouloir entendre la suite, mais décidé à l’écouter.

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