Le dernier Bakou – 58

Le dernier Bakou – 58

Bob était de retour dans un espace indéfini. Il appréciait ces instants, loin de la douleur physique qui l’assaillait dès qu’il reprenait connaissance.

« Il y a quelqu’un ?

— Oui.

— Ce n’était pas vous.

— Quand ?

— La dernière fois.

— Non.

— Qui êtes-vous ? » Le silence s’étira. Bob se demandait si son nouvel interlocuteur parlerait aussi peu que le précédent lorsqu’il reprit la parole.

« On me donne beaucoup de noms. Je suppose que Gardien des Mondes serait assez représentatif mais néanmoins court.

— Il y a plusieurs mondes ?

— Oui et non. Tout dépend de la définition d’un monde pour toi. 

— Et pour vous ?

— Pour moi ? C’est une excellente question. De mon point de vue, chaque planète constitue un monde à part.

— Il y a plusieurs planètes ?

— Bien sûr.

— Je veux dire plusieurs planètes habitées ?

— Oui.

— Vous les connaissez toutes ?

— C’est mon métier.

— En quoi ça consiste ?

— Sais-tu jouer au Mirtapi ?

— Bien sûr.

— Chaque planète est un plateau de jeu. J’insuffle les premières énergies, je vérifie que chaque participant ait une place et que chaque harmonique soit présente.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Les harmoniques ? Tout. Sans elles, rien n’existe et rien n’est possible. Elles sont au nombre de sept.

— Comme les Essentiels alors ?

— En effet. Chaque planète intègre les harmoniques dans son développement. Sur Uhnythais, elles ont pris le nom d’Essentiels et la forme d’animaux.

— Ce n’est pas le cas partout ?

— Non. Certains mondes ont conservé les matières, d’autres les fonctions. Leur appellation a peu d’importance, seule la vibration compte.

— Mais vous alors, vous faites quoi ?

— Je vérifie l’équilibre des harmoniques.

— ça ne doit pas être terrible sur Uhnythais en ce moment.

— Ah.

— Quoi encore ? Vous n’allez pas faire comme lui !

— Lui qui ?

— Je n’en sais rien. Il m’a dit qu’il était moi et que j’étais lui.

— Ah. Tu as rencontré le cœur.

— Qui ?

— Le cœur magique d’Uhnythais.

— Qu’est-ce qu’il a à voir avec moi ?

— Tu deviens le nouveau Bakou d’Uhnythais.

— C’est ça la transformation ?

— Oui.

— C’est grave ?

— Non, mais c’est important.

— Pourquoi ?

— Le cœur d’Uhnythais me relaie. Il bat selon la vibration des harmoniques.

— Et moi ?

— Tu seras son messager, et le mien.

— Comment est-ce possible ? Je ne sais même pas comment faire !

— Tu le sauras lorsque la transformation sera terminée. La dernière étape sera la plus difficile. » Bob digérait l’information. Il n’avait pas trouvé les premières simples. Si ça se compliquait encore, arriverait-il au bout ? En avait-il envie d’ailleurs ? Il serait tellement plus facile de tout lâcher et de rester là, en paix, seul.

« Pas tout à fait.

— Vous n’allez pas recommencer !

— Non, mais tu n’es pas seul. Ni ici ni là-bas. Chacun de nous a un rôle à tenir.

— Pourquoi moi ?

— Pourquoi pas ? Tu avais d’autres projets ?

— Non, mais…

— Ce n’est qu’une étape à passer.

— Ah oui ? Et vous allez me dire qu’une fois que je serai transformé tout sera parfait et qu’il n’y aura plus de problèmes.

— Non.

— Alors à quoi ça sert ?

— Je n’abandonne personne.

— Comment ça ?

— Moi aussi je pourrai tout laisser et me tourner vers une planète harmonique qui ne me demanderait aucun effort. Mais j’ai choisi de vous soutenir, tous, partout. Alors je suis là, et je fais ce que je peux. Peu m’importe de changer la vie d’une personne ou de milliers d’entre elles. J’agis.

— Pourquoi ? Qu’est-ce que ça vous rapporte ? 

— À moi ? Rien.

— Pourquoi le faire alors ?

— Pourquoi pas ? Que voudrais-tu que je fasse ? Que je me tourne les pouces sur une plage audalaise ?

— Non, mais… c’est aussi compliqué sur les autres planètes ?

— Pas tout à fait. Même si plusieurs d’entre elles ont des problèmes, le cas d’Uhnythais est spécifique.

— Pourquoi ?

— Partout ailleurs, les harmoniques vibrent en continu. Un peu plus, un peu moins, il suffit d’ajustements mineurs pour conserver l’équilibre.

— Et pas ici ?

— Non. Sur Uhnythais, il évolue brutalement.

— Comment ça ?

— Au lieu d’avoir sept harmoniques permanentes, l’une d’entre elles est majoritaire pendant quelques centaines d’années, deux ou trois autres sont un peu en retrait, et les dernières sont absentes.

— C’est possible ça ?

— Oh oui.

— Qu’est-ce que ça change ?

— Tout. Au lieu d’avoir une ligne de stabilité avec quelques fluctuations, on obtient des cassures et des variations subites, bref un équilibre beaucoup plus aléatoire et délicat.

— Ah.

— C’est là que le cœur et toi entrez en action.

— Pour quoi faire ?

— C’est votre intervention qui compense les harmoniques manquantes.

— Rien que ça !

— En effet. Tu comprends mieux pourquoi il est essentiel que tu deviennes le nouveau Bakou ?

— Je crois.

— Tu n’as pas l’air convaincu. 

— Vu d’ici, ça a l’air facile. Je suis le Bakou, j’aide le cœur et je lisse les harmoniques.

— C’est ça.

— Mais quand on est en bas, ce n’est pas aussi simple. Comment je suis censé faire ?

— Commence par un pas. Mets un pied devant l’autre et avance. Peu à peu, à ton rythme, selon tes possibilités. Ne t’épuise pas dans une direction qui n’est pas la tienne, mais persévère. Chaque respiration compte. »

Le Gardien soupira. Il avait fait de son mieux, mais il ne savait pas si ça suffirait. Le garçon était très faible et le temps filait. Jusqu’à présent, le cœur avait tenu, mais il fatiguait. Il compta ses joueurs, il lui en restait si peu. Sur aucune autre planète la situation n’avait atteint un niveau aussi critique.  Il laissa le garçon. Rawilh prendrait soin de lui, elle était l’une des pièces maîtresses de son jeu, il avait une entière confiance en elle. Malgré tout, il sentait une menace. L’impression restait diffuse et il n’arrivait pas à savoir quels joueurs étaient impliqués. Il regarda les deux soleils d’Uhnythais. Pourvu que la nuit se termine sans catastrophe !

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