Le dernier Bakou – 57

Le dernier Bakou – 57

Le Forum pour la Sauvegarde de la Planète avait pris fin, et Rykil rentrait chez elle. Il lui restait quelques jours de vacances qu’elle souhaitait passer en famille à Bizal. Depuis qu’elle travaillait pour WNI, elle voyait peu ses parents et ils lui manquaient.

Assise dans l’avion qui survolait l’Océan Inconnu, elle repensa à Chossalinn. Sur un strict plan généalogique, elles étaient cousines germaines, même si elles avaient plus de vingt ans d’écart. Rykil avait beau chercher dans sa mémoire, elle ne retrouvait aucun souvenir heureux partagé avec elle. En revanche, elle se rappelait parfaitement l’esclandre causé par Chossalinn et son père lors du décès de sa grand-mère.

La mort de Myrantila avait traumatisé Rykil. Elle adorait sa grand-mère qui le lui rendait bien. Depuis que ses parents habitaient en Khanbie, elle passait des mois entiers à Ceatt avec elle. Rykil se souvenait de leur premier voyage en Karylie. Une immersion dans un monde différent. Loin de la recherche de nouveauté permanente de Tavaly, Hokalny lui était apparue comme un havre de paix. Un endroit où les habitants et la nature prenaient le temps de vivre. Elle avait découvert les élus karyliens. Des humains à part qui parlaient aux animaux et aux plantes et pour qui le mot vie avait un autre sens. Elle avait aussi apprécié leurs baumes pour soulager les parties douloureuses de son anatomie après des heures passées à cheval.

Elle avait tant de souvenirs avec Myrantila. Tant de choses partagées, petites ou grandes. Une main qui se tendait pour l’aider à se relever après une chute dans le jardin. Le sourire qui l’accueillait au retour de l’université. La patience qui l’encourageait à persévérer dans un apprentissage complexe. Son premier concert et son premier chagrin d’amour. Rykil sentit des larmes couler sur ses joues au souvenir de sa grand-mère. Il y avait déjà treize ans qu’elle était morte et elle lui manquait toujours autant. Elle les essuya distraitement. Quand elle repensait à l’ouverture du testament, la rage l’envahissait. La réaction de Chossalinn et de son père était indigne d’eux et surtout de Myrantila.

Lorsque le notaire de sa grand-mère avait programmé le rendez-vous, il savait à quoi s’attendre. La vieille dame ne lui avait rien caché. Ni l’adoption de Dhocie après la mort de son mari, ni le transfert complet de tous ses biens au seul bénéfice de cette enfant. Elle avait ajouté qu’elle réglait les comptes, puisque son époux avait décidé de léguer tous ses avoirs à son fils Calpoh. Elle n’avait pas besoin de cet argent, mais la mesquinerie cachée derrière le geste l’avait blessée.

Lorsque la famille était arrivée, deux clans s’étaient installés. D’un côté, Calpoh, l’aîné de Myrantila et Khoryss, accompagné de sa femme Trittili et de sa fille Chossalinn. Le notaire avait compris à qui il avait affaire quand les trois Dhossal l’avaient toisé en exigeant d’obtenir ce qui leur était dû sans s’encombrer avec « le reste des charités de ma mère ».

De l’autre, Dhocie, recueillie par le couple alors qu’elle n’était qu’un nourrisson, avec son mari Qortenn et sa fille Rykil. Les deux femmes étaient visiblement affectées par la mort de Myrantila plus que par la grossièreté de leur demi-frère et oncle.

Le notaire avait tendu une enveloppe à Calpoh, en lui indiquant que c’étaient les dernières volontés de Myrantila et qu’ils pouvaient partir. « Il n’en est pas question. Je ne veux pas que celle-ci » en montrant Dhocie du doigt « intente un recours parce que les usages n’auront pas été respectés. Lisez la lettre vous-même. » Le notaire avait tenté d’argumenter. La missive ne s’adressait qu’à lui et à sa famille, mais il n’en avait pas démordu. Puisqu’il exigeait un exposé public, il ne serait pas déçu du résultat.

« Calpoh, mon cher fils,

Je ne peux qu’imaginer combien est grande ta douleur de me perdre aujourd’hui. Je me souviens de tes larmes à la mort de Khoryss. Tu demeurais inconsolable, même après avoir reçu la totalité de ses biens en héritage. La souffrance du décès de ton père t’a empêché de penser à ma solitude et à celle de Dhocie.

Je ne te reproche rien et je mesure combien ta sensibilité peut être bousculée dans un monde comme le nôtre. Je sais aujourd’hui que ton père t’a donné de quoi mettre ta famille à l’abri, c’était bien la moindre des choses pour son fils unique. Connaissant ta grande intelligence, tu ne pourras que m’approuver en apprenant que de mon côté, j’ai moi aussi cherché à protéger ma fille unique et les siens. Tu ne verras pas une pièce de l’héritage Myrso, que je lègue à Rykil. »

La fureur de Calpoh égalait l’hystérie de Chossalinn. Le notaire avait bien cru ne pas sortir entier de son bureau avant l’intervention de Qortenn. Le père de Rykil était une force tranquille. Il appréciait Myrantila, mais n’était pas aussi attristé par sa mort que sa femme et sa fille. La méchanceté et la bêtise de son beau-frère étaient cependant quelque chose qu’il ne laisserait pas passer. Il s’était levé, toisant tout le monde du haut de son mètre quatre-vingt-dix-huit et avait attrapé Calpoh par le col de sa veste. « Je te conseille de te rasseoir tranquillement pour écouter la suite ou d’aller beugler dans ta voiture, au choix. » Le trio Dhossal était parti sur le champ, non sans avoir menacé de faire appel à un véritable homme de loi pour tirer au clair ce vol d’héritage.

Rykil était restée avec ses parents. Le notaire avait pris son temps pour leur expliquer les tenants et les aboutissants du montage de Myrantila. Elle avait tout préparé minutieusement et rien ne pourrait être remis en cause. Dhocie était en larmes. Rykil avait séché les siennes avec la mauvaise foi et les intimidations de son oncle. Elle voulait que sa grand-mère soit fière d’elle et ne regrette pas son choix.

Jusqu’à cet instant, Rykil avait délégué la gestion du groupe Myrso. Elle avait fait confiance aux personnes mises en place par Myrantila et faisait acte de présence de temps à autre lorsque c’était nécessaire. Mais à présent, après le Forum et la rencontre avec sa cousine, elle envisageait de s’intéresser un peu plus à son héritage. Elle se promit d’en parler à ses parents en arrivant à Bizal.

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