Le dernier Bakou – 56

Le dernier Bakou – 56

La réunion des 4 s’annonçait agitée.

Les informations qui étaient remontées du terrain faisaient état d’un fiasco total. Des disparitions inexpliquées de matériel empêchaient de s’attaquer à un nouvel arbre dans l’immédiat. Et puis l’évaporation du Balibab tronçonné.

Walter enrageait. Il était arrivé largement en avance au lieu de rendez-vous, puisque c’est lui qui recevait. Sans s’attarder sur la vue magnifique qui s’étendait en face de lui, il avait tourné le dos aux Monts Dorés pour déverrouiller la porte du chalet niché sur les hauteurs de Lamsatt. Son aspect extérieur négligé rappelait une cabane de montagne inutilisée. À l’intérieur cependant, un tout autre décor s’offrait aux visiteurs. Quatre fauteuils en cuir étaient disposés en arc de cercle autour d’une table basse et d’un poêle de design khanbien. La charpente en bois apparente était huilée, tout comme les lambris qui tapissaient deux des quatre murs. Les fenêtres ouvertes sur la montagne étaient garnies d’un miroir sans tain empêchant qu’un randonneur occasionnel ne découvre la supercherie. Au fond de la pièce, une porte donnait sur un hall qui desservait la cuisine et quatre chambres avec salle de bains.

Walter rangea les plats du traiteur dans le réfrigérateur et mit quelques bûches dans le poêle. Il n’y avait qu’ici qu’il consentait à s’occuper de ce genre de tâches. Il épousseta son pantalon d’un geste vif avant de préparer la table pour le dîner. Il aligna les assiettes et les verres, admirant comme à chaque visite la vaisselle de leurs aïeux. Elle avait traversé les siècles et continuait d’accompagner les réunions des 4, comme lorsqu’Alfred Mouzy, Aristide Poucot, Walter Crogue et Antonio Bissal étaient arrivés sur Uhnythais. Il se demandait de temps à autre ce qu’ils auraient pensé de leurs descendants. Il se souvenait de sa fierté la première fois que son père l’avait amené ici. Il avait douze ans. « Tu vois Junior, ce chalet est le refuge des 4, l’endroit d’où vous contrôlerez Uhnythais. Un abri inconnu du reste du monde, où vous vous retrouverez avec les filles. Rappelle-toi l’extérieur et l’intérieur. Ne juge pas trop vite. Prends le temps d’observer ce qui t’entoure. » Un bruit de pas sur le bois de la terrasse le tira de sa rêverie. Lorsqu’Antania entra, vêtue d’une robe légère de Djako et d’un pull de soie rebrochée, il finissait de rectifier la symétrie des couverts. La voyant frissonner il se leva pour lui approcher un fauteuil du poêle. « J’avais oublié combien l’air de Lamsatt est frais, même en été. » Elle lui fit une bise en passant.

Alfarine arriva ensuite. Même si la disparition du journaliste de Daker TV n’était pas imputable à Aristine (elle avait nié être intervenue), l’essentiel était préservé. Les secrets des 4 à l’abri des regards, elle savourait cette journée ensoleillée. Les quelques minutes de marche depuis le garage dissimulé du chalet lui avaient donné des couleurs. Elle embrassa ses amis, notant au passage la nouvelle allure d’Antania. Elle avait remplacé ses longues boucles blondes par une coupe garçonne très courte qui lui conférait une fragilité d’apparat. Elle remarqua aussi la table tirée à quatre épingles, comme toujours lorsque Walter s’en occupait. Il était le plus méticuleux des quatre. Elle posa son sac sur un guéridon et s’installa dans le fauteuil qui faisait face à la porte. Elle aimait contrôler l’espace. Voir qui arrivait et sortait, même ici.

Dernière à se présenter, Aristine effectua une entrée spectaculaire, comme à son habitude. Alfarine soupira. Elle enviait la silhouette de rêve de son amie. Celle-ci portait une combinaison noire en lainage soultais et des sandales à plateforme. Une étole de soie blanche parachevait son style urbain décontracté. Lorsqu’elle se pencha pour l’embrasser, des clous d’oreille en diamants rouges de Drakanie brillèrent sous ses boucles brunes. Elle s’installa dans le dernier fauteuil. « Alors les amis, quoi de neuf ? 

— Le Balibab est perdu.

— Quoi ?! » Les réactions des trois femmes à l’annonce de Walter avaient été simultanées. Il leva une main. « Je n’en sais pas plus pour l’instant. Nous devons attendre la réunion du Carré Ticien pour les détails, mais je crains que nous ne devions faire une croix sur celui-ci.

— Et les autres ? » Aristine ne gaspillait jamais son temps à se demander pourquoi une manche était perdue, elle se concentrait déjà sur la suivante.

— Aucune intervention possible dans l’immédiat. » Walter se leva pour servir le café et les laisser digérer la nouvelle. Depuis le temps qu’il les connaissait, il anticipait les réactions. Aristine proposerait un nouveau plan, tout plutôt qu’attendre que la marée passe comme disait sa mère. Alfarine réfléchirait aux risques et aux gains potentiels, évaluant l’intérêt de continuer dans cette voie. Quant à Antania, elle irait chercher le Throponiss. Elle était l’érudite du groupe, sans doute la seule à pouvoir dénicher une autre solution. Lorsqu’elle leva la tête, prête à lui demander où se trouvait le livre, il lui indiqua du regard la bibliothèque. Averti des nouvelles, il avait préparé le terrain.

Elle revint avec le grimoire et le posa délicatement sur la table basse. Elle attrapa ses lunettes puis tourna quelques pages, hésitant sur certains passages, avant de s’arrêter sur un paragraphe.

« C’est ici. » Walter se pencha. « Je ne vois rien ». Alfarine se tenait de l’autre côté. « Il est question d’aider les Balibabs à maintenir en vie le cœur magique d’Uhnythais. En quoi ceci nous concerne-t-il ? »

Antania lui sourit. « Rappelle-moi notre objectif.

— Éradiquer la magie de la planète. » Installée dans son fauteuil, Aristine n’avait pas bougé, mais elle ne perdait pas une miette de ce qui se passait.

« Et ?  — Et, mes chers amis, si les Balibabs peuvent aider le cœur, alors leur nuire l’affaiblit. CQFD. Peu importe ce que devient le Balibab ainsi abattu. J’imagine que tu es déçu de ne pas posséder ton bureau en bois magique Walter, mais il faut parfois établir ses priorités, n’est-ce pas ? »

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