Le dernier Bakou – 54

Le dernier Bakou – 54

Mahira admirait le coucher du soleil blanc sur les Monts Dorés. Elle adorait ce moment. L’intervalle où la lumière s’efface pour laisser la pénombre s’installer, sans que l’on distingue parfaitement l’instant de bascule. Soudain la mi-nuit prenait la place, et l’on n’avait pas vu le jour finir de partir.

« Bonjour Mahira. »

Tarnyth. Une visite inattendue. « Que puis-je faire pour toi ? » La déesse des Trois Provinces réfléchissait à sa dernière rencontre avec l’Essentielle. Presque cinquante ans plus tôt, jour pour jour.

Elle se trouvait comme aujourd’hui au bord de l’anneau, à observer le coucher du soleil blanc sur le Glacier Doré. Ce jour-là, Tarnyth lui était apparue sous une forme humaine, tenant un enfant dans ses bras.

À l’époque, Mahira n’en avait pas encore, malgré ses trois cent soixante-dix-sept ans. Elle vivait avec Tahari depuis deux cent quatre-vingt-trois ans, mais ils avaient choisi de profiter de leur vie avant de la partager avec des enfants. Comme tous les dieux, ils savaient que l’arrivée d’un enfant marquerait la dernière étape de leur existence. La loi de l’anneau Sourcylien n’autorisait en effet qu’un nombre défini de dieux. Pour qu’un enfant puisse se matérialiser dans une famille divine, il était nécessaire qu’un ancien quitte le jeu.

Elle avait cru un instant que Tarnyth lui offrait la fillette, mais les premiers mots de l’Essentielle l’avaient détrompée. « Elle n’est pas pour toi. Tu auras des enfants Mahira, bien plus que tu ne le penses, mais pas celle-ci. Elle a un destin particulier parmi les hommes et elle doit être protégée. De sa survie dépend l’avenir d’Uhnythais et des êtres de magie. »

Elle se rappelait les moindres détails de ce jour-là. Étonnant comme certains moments restent gravés dans les mémoires. L’Essentielle avait demandé que le bébé soit confié à une femme forte, capable de l’aimer et de l’accompagner quoi qu’il se passe.

Dès que Tarnyth avait prononcé le mot « humaine », Mahira avait su à qui remettre l’enfant. La femme en question avait déjà soixante ans, mais elle ne voyait pas de meilleure candidate. Chef d’entreprise, femme indépendante, cultivée et ouverte sur les autres réalités du monde, elle serait parfaite.

Lorsque Mahira lui avait présenté ce bébé aux joues encore un peu fripées et aux yeux noirs si grands ouverts, Myrantila l’avait recueillie sans hésitation. Elle avait aménagé une nouvelle chambre d’enfants dans sa grande maison de Ceatt, à côté de celle de son fils Calpoh. Depuis qu’il était adulte et marié, il ne dormait que très rarement chez eux. Quant à son époux, Khoryss, ses affaires le tenaient souvent éloigné du foyer. Elle n’en était pas gênée outre mesure. Les sentiments qu’elle lui portait s’étaient peu à peu effacés devant son insatiable envie de contrôler le groupe Myrso. Elle avait alors réalisé que le seul objectif de Khoryss Dhossal consistait à s’approprier son héritage. C’était mal connaître l’histoire de l’entreprise. Les femmes avaient toujours dirigé la société. Si Myrantila avait aimé Khoryss, elle avait cependant préparé un contrat de mariage solide qu’il avait signé les yeux fermés, trop certain de sa supériorité masculine. L’imbécile.

Myrantila avait baptisé la fillette Dhocie. Un prénom rare en Dakyrie qui venait des ondins. Elle avait grandi choyée et entourée par celle qu’elle appelait grand-mère. Elle s’était découvert une passion pour la cuisine. Soupes, gratins, gâteaux, tout ce qui se mangeait passait entre ses mains. Elle avait étudié dans des écoles prestigieuses et travaillé dans les meilleurs restaurants dakyrois avant de partir faire le tour du monde, ou plutôt celui des cuisines comme elle l’avait annoncé à Myrantila. C’est à cette occasion qu’elle avait rencontré son mari, Qortenn Pipotts, lui aussi cuisinier à Bizal, la capitale khanbienne. C’est là qu’ils avaient décidé de s’installer après leur mariage. Là qu’ils avaient ouvert leur propre restaurant, le Qordho. Et là aussi qu’était née leur fille, Rykil.

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