Le dernier Bakou – 52

Le dernier Bakou – 52

Mauvaise idée.

Ces deux mots tournaient dans sa tête depuis des heures.

Anthary était assis dans un baratan du port de Tavaly. Il avait bu trois cafés, deux verres de rhum Wantho et quatre bières. Il tentait sans succès de noyer la désagréable impression d’avoir mis un coup de poing sur les narines d’un crocodile endormi. Pour l’instant, le crocodile se réveillait un peu groggy, mais la riposte ne tarderait pas.

Il n’arrivait pas à imaginer à quel point l’idée avait été mauvaise. Risquait-il une lettre de blâme, un licenciement, un passage à tabac ou une élimination pure et simple ? Si Xilistt était là, nul doute qu’il saurait quoi faire. Il avait toujours été le plus réaliste des deux. D’après lui, Anthary écoutait ses intuitions comme un chien suit sa truffe, sans se rendre compte que parfois il mettait le nez dans la merde.

Tout avait commencé trois ans plus tôt, lorsqu’il était tombé par hasard sur un entrefilet du réseau axial qui signalait que les quatre plus grosses fortunes uhnytiennes se trouvaient en Dakyrie. La famille Crogue, propriétaire de l’empire Sowcrig, les Bissal, fondateurs de Danbel, les Poucot, héritiers de Darpol, et les Mouzy, maîtres du groupe Tamzin. Un complément mentionnait la longévité exceptionnelle de ces puissances industrielles, qui trustaient les premières marches du podium depuis qu’un tel classement existait.

Journaliste d’investigation dans l’âme, Anthary avait eu envie d’en savoir plus sur ces groupes. Il s’intéressait aux parallèles entre les quatre destins. Quatre entreprises dakyroises. Quatre fondateurs historiques. Quatre empires diversifiés, du minerai aux laboratoires de pointe, en passant par l’agroalimentaire ou le BTP.

Il pressentait un truc louche dans une adversité de façade. Trop de similitudes, trop de concurrence apparente. Il ne possédait pas assez d’éléments pour étayer son argumentaire sur les quatre à la fois. Il avait donc concentré ses efforts sur Tamzin. Le groupe qu’il connaissait le mieux puisque Daker TV, où il travaillait, en faisait partie. Cela lui avait facilité le travail, mais il se demandait à présent si son choix avait été judicieux. Pour être franc, il avait pensé être arrêté dans son élan bien plus tôt. S’il avait été prudent dans ce qu’il cherchait au bureau, il n’avait pas caché le thème de son reportage.

Depuis qu’il avait inscrit le titre et le sujet de son documentaire dans la base de données de Daker TV « Tamzin, au cœur de votre vie, enquête sur l’empire le plus secret de Dakyrie », Anthary ne vivait plus. La diffusion n’était programmée que trois jours plus tard, mais d’une manière ou d’une autre, il était persuadé que le crocodile se montrerait avant la première mi-nuit. Il se sentait en apnée depuis des heures. Deux mots tournoyaient dans un vide sans fond : mauvaise idée.

Il se décida enfin à agir. Il s’isola dans les toilettes et appela Xilistt.

Quinze minutes après, deux hommes patibulaires entrèrent à leur tour dans le baratan. Ils cherchaient le journaliste avec un seul objectif. Prendre des images compromettantes. Suffisamment de matériel utilisable où il soit reconnaissable et en position délicate. Un signe de tête du patron à la vue de la photographie les orienta vers les sanitaires situés au sous-sol. Ils eurent beau visiter tous les box ainsi que les pièces annexes, ils ne le trouvèrent pas. Perplexes, ils sondèrent les murs, à la recherche d’un passage dérobé puis remontèrent. L’agacement effaça leur amabilité de façade.   Interrogés plus rudement, le patron et les clients finirent par dire qu’il avait dû repartir plus tôt sans être remarqué. Lorsqu’ils franchirent enfin la porte, le patron s’épongea le front. Il regardait la note en attente sur son comptoir. Quarante-deux pièces tout de même. Cela lui apprendrait à ne pas encaisser ses clients au fur et à mesure. Il avait pourtant eu l’air correct. Stressé pour sûr, mais pas un rince baskets. Au moins, le mobilier était intact. Il espérait juste que les deux malabars ne se remontreraient pas de sitôt, car il était certain que ce client n’était pas ressorti des toilettes, en tout cas pas par la porte…

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