Le dernier Bakou – 50

Le dernier Bakou – 50

Alitt feuilletait le livre des Bakous lorsqu’une enveloppe tomba sur le sol.

« Qu’est-ce ? » Le mouvement avait attiré l’attention d’Azyolh.

« Je ne sais pas, elle se trouvait dans le manuscrit. »

Alitt ramassa l’enveloppe. « Elle est adressée à Albert. Devons-nous la laisser de côté en attendant son retour ? »

Azyolh s’était approché et examinait la missive. Elle était jaunie par les années. Le temps avait pâli l’encre mais le nom restait lisible. Lorsqu’il la manipula, elle s’ouvrit, laissant apparaître deux lignes de colle séchée et une feuille. Il hésita mais sa curiosité l’emporta. Il déplia la lettre.

Albert, mon amour,

Une nouvelle fois, il faillit s’arrêter. Il avait l’impression de violer l’intimité de son fils. Mais il avait passé tant d’années sans savoir s’il était vivant et quels étaient ses rêves. Découvrir qu’il avait été aimé emplissait son cœur de joie.

Si tu lis cette lettre, c’est que je suis morte sans avoir pu te parler. J’ai peu de temps et tellement de choses à te dire. Je profite de quelques heures de répit à Farkan, mais j’ai peur que nos poursuivants ne retrouvent notre trace dès demain. Ta présence me manque dans cette épreuve, mais je sais aussi que ce n’est pas un hasard si ton père est en danger. Cette case du Mirtapi contrarie la lumière.

Être mentionné dans le texte stoppa la lecture d’Azyolh. Il n’y avait qu’une occasion où il avait risqué sa vie. Harkanin 3450, deuxième jour de la semaine de jade. Il se souvenait de la date avec précision. Ce jour-là, trois de ses amis étaient morts. Cotinns le polymorphe, Impoy l’ondin et Trittili. Le contrilien les avait appelés à la rescousse pour empêcher l’installation de carrières sur les îles de Soulcy. Beaucoup d’autres auraient pu périr à ce moment-là et il s’était demandé si une aide divine n’avait pas limité les dégâts. Mais jamais il n’avait pensé qu’Albert était intervenu.

J’ai peur de ce qui approche mais j’ai foi en notre mission. Je ne regrette rien. Mon amour, je te confie mes enfants, nos enfants. J’imagine ta surprise et les plis de ton front sous la mèche rebelle que j’aime tant. Ces deux bambins sont le fruit de notre parenthèse.

Ainsi Bob aurait un frère ? Ou serait-ce encore plus complexe, avec deux autres enfants ?

Malgré la distance qui s’est installée entre nous, je sais que ces instants privilégiés sont restés dans ton cœur. Le souvenir de la petite maison nichée sur les hauteurs du Mont Scanthi ne m’a jamais quittée. Les moments volés à notre destin et la légèreté d’un amour partagé et insouciant ont illuminé les dernières années. Deux ans de gestation nécessaire à l’enfant d’une Bakoue. Tu m’en veux peut-être de ne pas te l’avoir dit plus tôt, mais je ne pouvais prendre le risque de te distraire de ta mission. Tu as eu la délicatesse de ne pas poser de questions mon amour, mais j’imagine combien cela t’a pesé de me savoir enceinte alors que le temps des humaines et des déesses était dépassé. Aujourd’hui le danger approche et il n’y a qu’à toi que je peux les confier. Le garçon s’appelle Zohrann et la fille Jystinn, comme la première Bakoue d’Uhnythais. J’ignore si notre fille deviendra Bakoue, ce sera peut-être ma cousine Rawilh.

Seul un descendant de Bakou pouvait se transformer ? Cela voulait donc dire que Bob était l’un de ces enfants ? Mais où était l’autre ?

Je te demande d’utiliser l’ouvrage de Ticienne Kolpory et ce que tu as pu observer chez ma mère et moi pour les former le mieux possible. Ils appartiennent à la lignée et apporteront leur aide à la Bakoue désignée. La deuxième mi-nuit s’achève et nous allons repartir. Je scelle cette lettre dans le manuscrit pour qu’elle te parvienne sans tomber entre les mains de nos ennemis. J’ai peine à le croire, mais comment l’ont-ils appris ? Tu étais le seul à connaître mon refuge avec Les Essentiels et Vibohl, le père de Rawilh. Je ne sais plus à qui me fier. Je t’en supplie, prends soin de nos enfants et aide-les à grandir dans un monde meilleur. J’ai aimé chaque instant passé à tes côtés et je veillerai sur vous de là-haut, où que ce soit,

Taolinh

Azyolh reposa la lettre. Il sentait les regards d’Alitt et Dakhtassi et leur savait gré de leur patience. Il avait besoin de digérer les nouveaux éléments. Taolinh avait raison quand elle parlait de Mirtapi. Le jeu représentait bien les choix disponibles, le moment où l’on part sur une route sans savoir où elle nous mène. À l’échelle du monde, les possibilités se multipliaient. Et les probabilités de retrouver un enfant perdu cinquante ans plus tôt étaient infimes. « Vas-y. » Les mots d’Alitt le ramenèrent au présent. Le fils de Mahira avait raison. Il devait rejoindre Bob et Albert pour leur apprendre la vérité. Laissant Tiribath aux soins d’Alitt et Dakhtassi, Azyolh partit pour les Terres d’Ouest.

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